Pour mieux vous situez dans le temps, nous voulions compiler les chroniques jusqu’ici écrite depuis nos tout débuts. Ces textes donnent les pistes d’intrigues qui ont été mises sur le jeu pour notre saison 2022.
Premier événement
Une lueur dans l’obscurité (Rivesonge)
Cela faisait quelques heures déjà que la Caravane de la Patte avait fait halte pour la nuit. Le voyage vers Valterne tirait à sa fin et tous les membres étaient heureux d’arriver finalement en Mévose après tant de semaines de voyage.
Fils aîné d’une famille bourgeoise de Valorie, Edgard de Marcenne gagnait sa pitance dans la vente et l’exportation de fourrure à travers la Marche durant les deux dernières décennies. Ce dernier, avec son cadet, Josef, avait entrepris d’installer un commerce en Rivesonge afin de développer l’affaire familiale. La levée des vents de Brume à travers le continent était une opportunité en or pour espérer trouver des débouchés au-delà de la Marche. La caravane comprenait une dizaine d’individus, la majorité était des artisans accompagnés de quelques fantassins mal équipés. .
Juste avant le crépuscule, alors que la plupart des marchands tachaient à installer la tente autour du feu, Edgard et Josef discutaient autour des flammes. Josef, le plus talentueux des artisans de la cohorte, était de nature très timide. Sans l’éloquence et l’entre-gens de son aîné, celui-ci n’aurait possiblement jamais sorti de l’atelier familial. Les deux frères entretenaient une relation saine, cordiale et fort enviable pour une famille marchande. Aux abords du feu de camp, ceux-ci échangeaient sur leurs projets alors que les autres caravaniers allaient peu à peu se coucher.
Rapidement, le soleil disparu à l’horizon pour laisser place à une nuit des plus calmes. Avec le passage de la Plainte du Néant, la bénédiction d’une nuit aussi silencieuse était devenue un luxe. Le croissant de lune illuminait partiellement la lisière du boisé où le convoi s’était arrêté.
Alors que les deux frères échangeaient sur leur enfance et sur leur relation avec leur défunt père, Josef aperçut la faible lueur d’une lanterne à travers les arbres et la pointa du doigt :
- Frère… regardez! Il semblerait qu’un individu se promène dans le bois.
Edgard répondit en se retournant vers le bois:
- Cela est impensable Josef, pas à une telle heure… dans un lieu aussi reculé?
Voyant la silhouette se déplacer au loin, les frères, nerveux, observèrent pour un moment. Il était difficile d’avoir une idée claire de cette forme, mais il était évident que celle-ci avait un je-ne-sais-quoi de troublant. Était-ce par sa démarche? Ou bien l’illusion de l’imposante stature que l’obscurité lui conférait?
Il était évident que les marchands n’avaient aucune intention de compromettre leur position près du feu. Trop souvent les avait-on mis en garde de ce genre d’esprit malin. Toutefois, ils ne pouvaient s’empêcher de ressentir un profond malaise lorsqu’ils regardaient le porteur de cette lanterne, particulièrement le cadet qui n’était, jusqu’à ce printemps, jamais sorti de son bourg. Après avoir noté une agitation dans la lueur, Edgard, craintif, recommanda à son frère d’aller dans la tente commune et de réveiller les autres. Le cadet, initialement hésitant, se leva maladroitement en direction de la tente.
Apeuré, Josef pénétra dans la tente et averti la troupe de la situation. Rapidement, les deux fantassins de l’expédition, Gustav et Léon, bondirent de leur couche, armes en main. Le jeune frère constata rapidement qu’une personne était manquante à l’intérieur de la tente. Annabelle, amie d’enfance de la famille et cartographe de l’expédition, n’était pas dans son lit. C’est précisément à ce moment que le cri d’une femme se fit retentir dans les bois. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de la voix d’Annabelle. En entendant cette voix, Edgard, toujours à observer la lueur, dégaina son épée et saisit une torche afin de s’enfoncer en direction de la plainte, qui menait vers la silhouette, laissant derrière lui le groupe. Josef, paniqué à l’entente du gémissement, prit rapidement possession de la hache de coupe près du feu vis-à-vis la tente. Il bouscula les deux combattants et se terra dans le fond de la tente auprès des autres caravaniers en panique.
Après plusieurs minutes de course dans la forêt, Edgard arriva devant une scène qui lui glaça le sang. Sur un arbre, le corps d’Annabelle était suspendu sans vie. Au pied du cadavre, plusieurs silhouettes difformes regardaient passivement Annabelle. Le porteur de la lueur, perché dans l’arbre, bondit dans les ténèbres au travers des branches à une vitesse fulgurante. L’abomination se dirigeait vers le campement, suivi de près par les autres formes moins volumineuses.
Paralysé par l’horreur de la scène et la mort de son amie, l’artisan prit plusieurs minutes avant de reprendre un semblant de lucidité. Comprenant qu’il était trop tard pour Annabelle, il réalisa que la vie de son frère et de ses camarades était désormais à risque. Edgard prit ainsi le peu de courage qu’il possédait afin de retourner à la caravane et confronter la créature.
À son retour, le feu de camp s’était éteint. En avant de la tente, Gustaf et Léon étaient grièvement blessés au sol. Léon, seul encore conscient, mis en garde le chef de l’expédition que la créature s’était introduite dans la tente. Avec hésitation, Edgard, exténué, s’introduit dans celle-ci, torche et épée en main. Malgré les ténèbres, l’homme put constater que seul son frère restait encore debout au fond de la tente, hache en main. Aucune trace du colosse à la lanterne en vue.. Toutefois, en avançant prudemment vers son cadet, le marchand constata les corps de ses camarades sans vie à sous ses pieds.
La lueur de la torche éclaircit progressivement la silhouette de Josef, révélant sa hache et son visage marqué du sang des caravaniers. Les yeux de l’homme étaient vides de raison. Le rictus sordide de son visage laissait entrevoir la folie qui habitait désormais son esprit. Voyant la lumière devant lui, ce dernier assaillit sans hésitation son frère aîné. N’ayant que quelques secondes pour réagir, Edgard bloqua le coup de hache avec sa lame qui ricocha à l’impact, atteignant la gorge de Josef.
Ce dernier tomba alors au sol, succombant à ses blessures après quelques gémissements horribles, étouffés par le sang. Constatant la gravité de l’échange, Edgard, dépassé par les événements, s’agenouilla afin de contenir, tant bien que mal, la plaie qu’il venait d’infliger à son frère. Il était cependant trop tard pour lui et pour le reste de sa troupe…
Ainsi, le cri de lamentations d’Edgard de Marcenne perça le silence de la nuit. Au loin, dans les bois, le porteur de la lueur s’enfonça progressivement dans l’obscurité, son travail accompli.
Laverne, le Cyr et le Néant (Cyriande)
La ville de Laverne était au cœur d’une vallée et d’un réseau de routes très utilisées par les commerçants drasiliens. La raison principale derrière la création des petites bourgades commerciales qui s’étaient installées dans la vallée était simplement l’idée d’un relais entre les caravanes étrangères et le tout Drasilhelm. Ses murs, très récents, étaient le symbole du progrès qu’avait connu la ville, protégeant de ce fait l’impératif commercial lavernois. Initialement composée de plusieurs bourgades indépendantes et très actives commercialement, c’était sous la coupe de la famille de Sardoine qu’on avait vu compléter des murs et s’établir dans la ville une certaine cohésion.
Bien que la guerre ait officieusement pris fin en 119, les Cités Libres et leur armée occupaient toujours la cité, dans le nord-est de l’état drasilien. Depuis la fin du conflit ouvert, plusieurs des éminents généraux de la nation alfar avaient repris le chemin de leur Cité, tout particulièrement suite aux nombreuses protestations de la part des familles princières et au manque de communication entre celles-ci.
Les attaques des forces drasiliennes, al sharaziennes tout comme les multiples incarnations de la brume avaient réussi à étirer la situation longuement, obligeant les forces des Cités à tenir les lieux avec les ressources qu’ils avaient à portée. Bien qu’il n’y avait pas concrètement de siège, toute activité extérieure à la cité devait être méticuleusement réfléchi et fait avec précaution pour éviter les multiples menaces présentes. Pendant un peu plus de deux ans, les sorties des caravanes discrètes et des contacts nouveaux à l’intérieur de la ville avaient réussi à fournir le strict minimum pour la survie des troupes et des habitants restants de la ville.
Le plus éminent commandant du corps cyrian, le Général Aurelius Valente, composait avec la situation de tout son calme, son flegme et son amour du risque. Placé à la tête de l’armée de par l’implication massive de Viscogne au niveau maritime dans la guerre, il était le plus vieux de sa fratrie et avait toujours été celui qui avait répondu aux besoins de sa famille. Cette fois-ci, il était celui qui devait répondre à la demande, mais autant au nom de sa famille que du Cyr lui-même.
C’était à la fin juillet 121 que le Général Valente réunis les deux autres commandantes présentes sur le front. Respectivement, Dalvine Lombarde, à la tête des Vigiles du Misthral qui restaient sur les lieux et Marianna Cyriel, responsable de la plus grande partie des soldats en place, représentaient en plus de leurs troupes les deux plus importantes familles nobles des Cités. Aux côtés d’Aurélius, lors de la réunion, se trouvait aussi un homme du nom de Louis Alexandre Fabius celui qui allait être chargé de la périlleuse tâche de porter un message jusqu’au Cyr.
En effet, la situation devenait de plus en plus difficile pour les forces d’occupation. La volonté était de garder le contrôle sur la situation lavernoise, mais, pour ce faire ils allaient devoir se concerter et élaborer une tactique qui leur permettrait d’avoir contact avec des renforts. Tous convinrent qu’ils devaient se concerter avec les volontés de leur suzerain, en plus de vérifier les potentiels appuis que les Cités avaient pu aller chercher depuis le temps de l’occupation.
Fin février 122
Que ce soit les attaques drasiliennes ciblées contre des caravanes de ravitaillement de l’ennemi, comme les multiples raids cyrians orchestrés par des troupes d’élites du Cyr, le conflit continuait de s’étirer. En long et en large, ce qui fut au début une guerre éclair était devenu une position stagnante. On n’y voyait que bien peu de progrès d’un côté comme de l’autre.
Le grand bruit qui avait traversé le continent avait des allures d’alarme; la Brume vivait décidément un moment unique. Même si un bon nombre de suivants des Voies de Forsvar, mystiques comme religieux, s’étaient affairés à comprendre et détailler le phénomène afin d’en expliquer les manifestations, personne ne pouvait dire avec précision ce que la Plainte du Néant représentait. Était-ce une effervescence de la Brume ou encore simplement une certaine fracture? Une chose demeurait certaine, c’était ce qui empêchait la suite du conflit entre l’armée drasilienne, bien appuyée de ses alliés et prête à reprendre la ville, et l’armée cyrianne. Bien terrée dans la ville, cette dernière semblait procéder avec précaution et doigté, et ce même si on parlait de tactiques assez implacables comme le pillage systématique dans le cadran nord-est de la nation dokkalfarique.
Après avoir observé la tactique utilisée par l’ennemi, les forces du Cyr avait décidé de multiplier les leurres et les fausses excursions afin d’habituer les drasiliens à une chose et les surprendre avec de réelles sorties plus discrètes. Heureusement pour l’armée sous la coupe du Général Valente puisque sinon, l’idée d’entourer les murs de la cité et de la priver de ses renforts et de potentiels vivres aurait bien pu coûter la peau des derniers survivants.
C’était, donc, au début mars que le premier mouvement de troupes impressionnant eut lieu. Une colonne de renforts cyrians vint s’installer au sud de la ville de Laverne et, d’une façon coordonnée, les forces du Cyr prirent le chemin de la maison. Dans une surprise énorme, après avoir pris une autre ville originalement dokkalfar, les forces cyriannes pliaient bagage et opéraient une retraite que certains qualifieraient de stratégique. Alors que ce n’était peut-être pas le cas de la majorité des forces de la famille Lombarde, tout portait à croire que le Cyr en avait eu assez et que les pressions des autres familles princières avaient eu raison de sa fureur de vaincre. Ce serait certainement un moment significatif et controversé de l’histoire des Cités de Cyriande. Menée par les Vigiles du Misthral, qui avaient choqué le peuple des Cités de par leur première participation à un conflit en Élode, l’armée avait passé entre les Broceliantes et la Forêt du Courroux ne touchant pas à la bourgade de Khudan, concentrant avec férocité ses forces sur la petite ville de Sinäv.
Fin mars 122, Nord-Est de Drasilhelm
C’était en toute surprise que les forces cyriannes rencontrèrent une résistance plus grande que prévue dans le pillage orchestré autour de leur repli. À l’insu du commandement cyrian, le dernier Prince de Laverne, Kaspart de Sardoine, avait rapatrié les soldats qu’il avait pu trouver dans les campagnes environnantes et occupait discrètement la ville. Le but de l’homme était de procurer aux siens un potentiel deuxième front ou, à tout le moins, une force pour prendre l’armée au flanc. Malheureusement pour lui et pour la famille princière lavernoise, il allait en être autrement.
Au tout début du mois d’avril, bien décidés à attaquer rapidement et à la tête d’une armée assez imposante pour le faire, le Général Aurélius Valente écrasa avec vigueur la force de résistance présente sur les lieux. Un détachement des Vigiles, la Légion dite ‘’l’Oeil de Forsvar’’, fut la première entrée dans la petite ville et, du même coup, dans la foulée, occirent celui qui fut jadis le seul Prince humain de tout Drasilhelm. En vue d’assurer la sécurité des prochains déplacements l’Oeil de Forsvar fut placé en garnison dans Sinäv, veillant, comme sur le corridor du Misthral, les troupes allaient, encore une fois, se mettre en danger pour le bien commun de leurs concitoyens.
Continuant sa marche à la tête de l’armée, Valente chargea Dalvine Lombarde, celle qui était à la tête du détachement de Vigiles, de prendre une partie de l’armée et de se diriger vers le Temple de Trigone. Pendant que le reste du corps cyrian se dirigeait prestement vers les frontières des Cités, une dernière poussée se devait de laisser un message clair aux drasiliens.
Avril 122 – Temple de Trigone
Le mouvement de troupe impressionnant emboîta le pas vers la Forêt du Courroux. Alliant Vigiles du Misthral, légions d’élites diverses et troupes mystiques et forsvarites spécialisées, le détachement cyrian ne fit qu’une bouchée des défenses du Temple. Évidemment encore moins défendu qu’à son habitude, les tactiques de diversions du Général Valente avait réussi à assurer que la frappe de ses troupes allait être une surprise pour l’ennemi. Ne s’attendant pas à un repli de la part du Cyr et de sa famille, ils ne purent donc pas soutenir le poids de l’impact.
Si à la fin avril on racontait surtout que les forces cyriannes s’étaient emparées d’un objet important du culte vinerain, on pouvait aussi parler de l’état de décrépitude dans lequel le Temple de Trigone avait été laissé. N’ayant pas été clémente avec les défenseurs du lieu de culte, cette attaque mesquine et vengeresse allait certainement être vue comme la signature finale du passage des armées des Cités Libres. Au début mai, le temple fumant encore du pillage allait être le décor sur lequel les troupes allaient conclure leur participation à la guerre. C’était le 5 mai, plus particulièrement, que le dernier soldat de l’escouade allait mettre le pied l’autre côté de la frontière. Seul l’Oeil de Forsvar, campés et emmurés dans une Sinäv presque vide, allait demeurer derrière et tenir le Cyr informé de la suite. Le blocus maritime, pour sa part, n’avait pas bougé d’un iota et, clairement, servait dans la même optique; assurer leurs arrières.
La fureur du Crépuscule (Drasilhelm)
Une aube de vermeil, aurore de sang, un champ de macchabées et de délabrement au-delà de la portée du regard. Un Prince, brisé et exsangue, cerné de l’or et de l’azur teinté d’écarlate, de lamelles d’acier rompu et de lances fendues. Un océan de trépassés semblant se scinder devant les pas d’une petite troupe aux couleurs d’ocre, arpentant la plaine couverte de soldats tombés. Emma de Sardoine, fille de sang du Prince de Laverne, avançait doucement, son heaume arborant des ailes de bronze ouvragé lâchement laissé au sol, son expression de stupeur et d’horreur glaçant tout malheureux croisant le regard en peine.
Au sol, le torse empalé d’une tête de lance à la hampe brisée, tel la pousse d’un arbre s’abreuvant de son Essence et de son sang, gisait Kaspart de Sardoine, Prince du Crépuscule, parangon de la cause humaine en Drasilhelm. Autour de sa fille émanait une aura glaciale, une onde de deuil et de détresse si pure que tout témoin de la scène ne pouvait qu’être transis d’amertume et de désarroi. Alors que la fille s’avançait vers le père, un silence de marbre englobait la scène, comme si les charognards et montures, par respect pour le deuil, refusaient leurs instincts primaires. Une fois arrivée devant la dépouille, Emma sembla se figer, le mouvement quittant son être aussi vite que l’espoir avait déserté le cœur de la troupe à la vue des vautours à l’horizon. Après un moment lugubre qui sembla durer une lune entière, en un seul mouvement, la drasilhienne tomba à genou, laissant échapper un cri strident et pénétrant, une véritable Plainte, non pas issue des Brumes mais de la douleur d’un être en peine. Hurlant vers les Cieux, la noirceur et l’angoisse lentement devinrent hargne et colère, avant de finalement devenir une haine si pure et rougeoyante que nul ne pourrait douter du titre porté par la jeune dame. Le courroux de la Fureur du Crépuscule, un cri dirigé non plus vers le domaine de Myrh mais vers le hameau fortifié de Sinäv, semblait issu d’un autre Âge, sa violence et son ampleur telles qu’il dépassait l’entendement de tous et chacun. Dans la petite troupe assemblée, nul doute ne subsistait; Emma de Sardoine, Capitaine de la garde d’honneur de sa Maison, pilier sur lequel la résistance des Infidèles de Laverne s’était axé 4 ans durant, cette force de la nature à la volonté de ferargent, ne connaîtrait de repos que lorsque sa vengeance sera accomplie. Alors que la femme, reprenant possession de son heaume, retournait à son destrier bardé de l’ocre signature de sa Maison, le froid glacial de son deuil fit place à une haine en pleine ébullition, le village de Sinäv sembla figer. Un silence sembla recouvrir la bourgade, comme si son essence même sentait la tempête en approche.
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Tout semblait limpide, il y avait de cela quelques heures. Avant la découverte du massacre de Sinäv, de la dépouille brisée et sans honneur du Prince de Crépuscule. Sa fille, aux commandes des armées unifiées de la Principauté de Sardoine, devait rejoindre son géniteur aux abords des murs qui, aujourd’hui, était hérissé des pavillons d’or et de bleu des Vigiles du Mysthral, leurs hauts pavois parés de symboles arcanes complexes visibles dans les ruptures de la muraille d’enceinte. Mais, le Fardeau de Droiture, chevalière princière enchâssée de l’essence cristallisée de Quentin, premier Prince de Laverne, pendant au cou de la jeune humaine, lui rappelait la triste réalité. Son père, second Prince déchu de cette nouvelle guerre alfarique, tombé face à la massive colonne militaire fuyant sa ville bien-aimée, dans une bataille à dix contre un. Vaillamment, il avait mené ses troupes face aux chiens hérionites, mais une charge menée par l’énergie du désespoir et la sombre réalisation que la fuite était impossible, suite aux habiles mouvements de troupe du général Aurelius Valente. Aucune reddition n’avait été demandée, et nulle n’aurait été offerte. Tous, dans le Royaume en guerre, savaient qu’un vinerain aussi pieux et inébranlable dans sa foi que le Prince d’Ocre, préfèrerait une mort glorieuse sur le champ de bataille aux supplices et aux maux indescriptibles que la Garde de Casimir réservait aux humains refusant la conversion. Les rapports des quelques rescapés racontaient avoir vu Kaspart sonner le glas de son existence et l’appel de son Ascension, et de sa charge désespérée, avaient permis aux corps de civils et d’artisans accompagnant la troupe princière d’échapper à la boucherie. Ainsi l’Essence du Protecteur de Laverne fut exhumée de son corps, dans un dernier acte pour veiller à la sûreté de quelques-uns qu’il avait voué sa vie à protéger.
Emma, le regard investi d’un feu à en faire brûler la forêt de Vindavell en entier, son maquillage si fin et élaboré, maintenant défait en de longues traînées sur ses joues d’albâtre, sillons de larmes qui peinaient à sécher, serra dans sa main le fardeau de sa Famille. Ce poids qui lui avait été refusé par le Conseil de la Sardoine, au profit de la calme et sereine Terezia, que son père avait porté depuis près de quarante ans. Cette chevalière, que l’on disait enchantée pour être d’une lourdeur démesurée, afin de sans cesse rappeler à son porteur l’ampleur de son devoir envers son peuple, et le joug de la responsabilité qui incombait à un Prince Protecteur. Ce fardeau qui, aujourd’hui, tirait sur la corde de cuir à laquelle il était fixé de force telle un sillon dans le cou de la jeune dame était visible sous ses cheveux aux couleurs d’une nuit sans Lune. La Fureur du Crépuscule sentait ce poids à son cou, et il lui semblait familier, seyant. Comme si le regard de son père, mêlé à la dette de sang de laquelle elle devait s’acquitter, pesait sur ses épaules. Son devoir était clair, sa mission limpide; les meurtriers de son père envieraient bientôt le trépas expéditif qu’il avaient vécu. Bientôt, leur supplice serait tel que la douce étreinte de la Brume sur leur Essence serait une véritable délivrance. La jeune commandante y verrait, personnellement. Mais ce ne serait pas assez. Cette souffrance et ce calvaire ne sauraient éponger la mort d’un Prince, ou étaler un baume sur le cœur en deuil d’Emma. Non. Déjà elle sentait monter en elle la hargne qui lui avait valu son titre. Et cette haine serait bientôt déversée sur les malheureux assez fous pour se dresser devant elle, devant la justification des torts qui lui avaient été causés.
Devant les troupes rassemblées, positionnées en des rangs étroits et ordonnés, se tenait une générale déterminée et endeuillée. Ces soldats avaient connu maints affrontements dans la défense de leur principauté, si bien que le bruit courait que les troupes vétérantes de la Sardoine égalaient aujourd’hui la discipline et le professionnalisme des puissantes légions de la Fière Maison du Lazuli, et la férocité des bataillons du Jaspe. La commandante monta sur son destrier, flanqué de sa légion palatine, les troupes de choc qui lui avaient permis de garder la résistance durant les quatre longues années d’occupation, de sévices et d’atrocités de la part des forsvarites. Devant cette assemblée, elle prit la parole, d’une voix forte, impérieuse et cristalline.
‘’Soldats de Sardoine! Le sang et le cœur de notre belle Principauté! Vous, dont les vies ont été déracinées, dont les terres ont été dévastées, dont les maisons ont été saccagées, dont les proches ont été massacrés et dont l’Empreinte a été altérée d’une encre indélébile versée par les suppôts de Forsvar le Damné! Vous qui avez tout perdu aux mains des Fidèles, de ces fanatiques priant un Roi qui a mené l’Empire des Anciens à sa perte! Je me tiens devant vous aujourd’hui, non pas comme une noble exhortant de ses gens un nouveau sacrifice, mais comme une fille éplorée, comme une veuve au cœur lacéré, et comme une mère qui a dut voir la vie qu’elle avait portée en cette terre, éteinte par la soif de carnage et de destruction de ceux qui n’auront de repos que lorsque chaque infidèle ait rejoint la Brume. Demain, mon père, Prince du Crépuscule, sera inhumé au côté de mon mari, tombé face aux assauts des bouchers d’Hérion, et au côté de mes fils, pris des bras sans vie de leur nourrice et exécuté sommairement sur le bord de la route ou leur caravane avait été mise à feu et à sang. Je vous parle aujourd’hui non pas comme un officier vous demandant un nouveau sacrifice, la Prophétesse sait que tous ici ont déjà donné plus que ne devrait être demandé à un Infidèle. Aujourd’hui, je vous offre cette chance; dans les confins de Sïnav se trouvent les derniers chiens du Cyr en nos terres, les derniers meurtriers qui ont envahi nos terres et mit tout en œuvre pour nous interdire l’Ascension. Ce que je vous offre en ce jour, c’est de partager ma colère, ma haine et ma furie, et de porter sur ces monstres toute la hargne et la violence que vos corps meurtris par des années de combats peuvent encore invoquer. Je vous offre une chance de rétribution, une opportunité de laver les larmes qui sillonnent vos visages avec le sang des Fidèles. Que leurs cris d’horreur et leur lamentation pour notre clémence soient les berceuses qui bannissent de vos nuits les cauchemars des êtres aimés occis dans cette guerre d’agression génocidaire contre notre fier Royaume! Que les larmes des cyriands qui perdent quelqu’un en ce jour irriguent nos champs déjà enrichis par le sang des nôtres versé par l’acier! Demain, alors que j’inhumerai mon père auprès de ses petits-enfants, c’est un millier de Fidèles que je laisserai pourrir sous leur précieux Soleil. Aux armes, soldats de Sardoine! Que le carnage d’aujourd’hui soit un festin pour les charognards de demain!’’
Devant ce discours de pure fureur, les troupes assemblées ne purent que s’exclamer, la promesse de vengeance animant leur cœur et leurs esprits. Frappant leurs boucliers de leurs armes ayant depuis longtemps perdu l’éclat de l’acier fraîchement forgé, les troupes du Prince déchu scandèrent leur haine si fort qu’elle remplit la vallée de son écho vengeur. Fière de la volonté ainsi insufflée à ses hommes et femmes d’armes, Emma de Sardoine fit volte-face, dévisageant les Vigiles, éternellement stoïques et impassibles. Mais, elle le sentait, la vue des légions d’ocres et de jaunes, animées par la vengeance, avait causé un émoi, une panique au sein des défenseurs. Leur trépas approchait, tous le sentaient, et nul ne pouvait dévier ce cap. L’un de ses lieutenants s’approcha, demandant à la commandante la disposition des tranchées à creuser pour le siège qui s’annonçait. D’un rictus moqueur, la Fureur du Crépuscule abaissa la visière de son heaume, la lumière du soleil couchant se réverbérant sur les ailes d’aigle l’arborant tel un halo vengeur. D’une voix amusée, elle répondit simplement:
‘’Siège? Ne soyez pas dupe lieutenant. L’on ne se rappellera pas de ce jour comme la bataille ou le siège de Sinäv. Ce jour sera à jamais connu comme l’Hécatombe de Sïnav. Sonnez la charge, lieutenant.’’
De Fureur, de haine sans aucune merci
De vengeance résonne un cri
Pavois d’acier et longues lances hérissées
Désespoir dans l’œil horrifié
Ainsi fut lancé ce jour de vermeil
Sang et larmes formant une mer
Le Crépuscule tombe telle une lame de fer
Pour tous ces Fidèles l’éternel sommeil
Fureur
Fureur du crépuscule
Tout bascule
Une Nuit noire de terreur
Fille de Sardoine
Aux cheveux de jais
La Fureur du Crépuscule
Un Patrimoine
Taché à jamais
De l’Hécatombe de Sinäv
Cavalière de mort, sa lance abaissée
Happant les fidèles damnés
Nuit de massacre, de terreur et de sang
Le Fardeau gage de tourment
Fille de Sardoine
Aux cheveux de jais
La Fureur du Crépuscule
Un patrimoine
Taché à jamais
De l’Hécatombe de Sinäv
Fureur
Une vengeresse ailée
Ange de peur
La vengeance incarnée
Plus une âme
A Sinäv trouvée
Suppôts du Damné
Tous tombés sous mille-une lames
Fille de Fureur
Au cœur noir de jais
Le Crépuscule des macchabées
Fidèles moqueurs
Fauchés à jamais
Par l’Hécatombe de Sinäv
L’Arrivé du Printemps – Le Renouveau des Voies (Vigmark)
L’an 122 est une année dédiée à l’Ingénue du Printemps selon le calendrier cyclaire. Avec la Plainte du Néant et les changements que cela a causés à l’intérieur d’Élode, le symbolisme de l’an de l’Ingénue témoigne de la naissance d’un esprit revigoré au sein du Vigmark.
En effet, cette région aura été fortement éprouvée durant les deux années passées. Pendant cette période, les vents de Brume et les cataclysmes incessants rongeant l’est de la région auront poussé les tribus du Midlodhian ainsi que Nigde à renouer avec les Voies Ancestrales du Cycle. Ce retour aux pratiques anciennes, avec les sacrifices et restreintes associées, auraient permis au peuple de l’est de bénéficier de nouveau des bénédictions d’anciens esprits mineurs du Cycle endormis depuis des siècles.
Historique des voies ancestrales
Avant l’établissement du Cycle des Enfants des Saisons par le Cercle de Caelenbrin et Eorl le Corbeau, les cyclaires du Vigmark pratiquaient ce qui est désormais connu sous le nom de Voies Ancestrales du Cycle. Durant les derniers siècles, avec la montée de l’influence du Cycle des Enfants des Saisons, une pratique moins drastique du cycle, les anciennes voies ont progressivement disparu des pratiques courantes.
Dans le passé, les voies ancestrales représentaient une communion avec les esprits des saisons plus drastiques qui requièrent des sacrifices plus importants vis-à-vis ces esprits mineurs, les Sylphes. Toutefois, ces sacrifices permettaient de recevoir des bénédictions plus immédiates et plus grandes du Cycle. De plus, dans cette ancienne pratique, chacune des communautés était divisée par enfants issus de la même saison. Les enfants nés à l’extérieur de la saison dans la communauté étaient pour la plupart sacrifiés aux esprits protecteurs afin de préserver leur faveur et maintenir l’équilibre. Chaque Sylphe, souvent associé à une seule communauté, représentait certaines facettes des grands esprits des saisons. Ces esprits avaient, à leur manière propre, des façons très spécifiques d’être vénérés. Ainsi, la grandeur des sacrifices requis souvent nécessitant la vie d’individus, la division sociale par saison requise ainsi que la nature capricieuse de certains Sylphes rendait les effets de cette pratique erratique pour le futur du Vigmark après la guerre de l’Héritage.
Les voies des Enfants des Saisons, vénérant davantage les quatre grandes entités du cycle plutôt que les Sylphes individuels, visaient principalement à atténuer l’imprévisibilité ainsi que la brutalité de certains des rites des anciennes pratiques. Il devenait également plus facile d’échanger au sein d’une communauté en ne divisant pas les castes sociales par saison. La diplomatie externe vis-à-vis les autres nations devenait également plus praticable. Cependant, cette transition venait également au coût de recevoir la bénédiction des esprits des saisons souvent beaucoup plus tard après l’exécution des rituels et messes. De plus, malgré la nature plus tempérée des pratiques des Saisons, il était encore parfois nécessaire d’effectuer des sacrifices de sang afin d’atténuer les esprits du cycle et préserver la protection du territoire vigmars. La mouvance vers cette pratique eut comme effet de faire disparaître certains Sylphes de la région durant les sept derniers siècles, ceux-ci n’étant plus objet de vénération.
Depuis cette réforme au 5ème siècle avant la Chute, seulement quelques villages isolés au sud du Midlodhian, en Velsk et au nord de Nigde avaient préservé les coutumes religieuses associées aux anciennes pratiques. Ces communautés étaient tolérées par les familles héritières de par le respect mutuel vis-à-vis l’Équilibre du Cycle. Au Midlodhian, les clans nomades des Vünds n’avaient guère de conflit avec ces tribus considérant que les cavaliers pratiquaient encore à leur manière certains rites ancestraux préservés dans leur culture. À Nigde, les autorités de la cité toléraient en grande partie l’existence de ses villages afin de préserver certains liens commerciaux au nord. De plus, malgré les réticences de certaines familles à la préservation de ses coutumes , notamment le clan Alfertz, il était indéniable que l’existence de ces villages au Nord était un atout afin de contrôler l’activité des vents de Brume en préservant les bénédictions des Sylphes.
La résurgence des anciennes pratiques (de l’an 120 à 122)
Avec les changements dans les vents de Brume durant la Plainte du Néant, une partie importante de l’est du Vigmark, notamment les hameaux du Midlodhian et Nigde, durent s’adapter brusquement aux changements. Au début de ce cataclysme, plusieurs catastrophes frappèrent ces deux régions. L’hiver de 120 fut impardonnable autant au nord-est qu’au sud, se prolongeant jusqu’en mai. Ces évènements rappelèrent au peuple vigmar l’époque de l’Année Sombre où Velsk fut complètement submergé par un épais brouillard. De ces deux provinces, les seules zones moindrement affectées furent les villages reculés où les voies ancestrales étaient encore pratiquées. De plus, en raison de l’orientation des vents de Brume et aussi en lien avec leur protection runique, la cité des signes, Caelenbrin, située à l’Ouest, fut en grande partie épargnée durant les deux dernières années.
Après plusieurs mois de combat incessant vis-à-vis les influences de la Brume, certains vigmars du Midlodhian, dirigés par les Sang-Pure des Vünds et des Alfertz, effectuent un pèlerinage aux villages ermite du Sud, en bordure de Velsk lors l’hiver 121. Là, ils se voient renoués avec certains rites ancestraux via les enseignements des oracles de ces villages. À la conclusion de ses échanges, le patriarche des Vùnds, Ellin, déjà fort avancé en âge, prit la lourde décision d’offrir sa chair et son sang au Cycle afin d’éveiller les Sylphes endormis du Midlodhian, les esprits chasseurs de Ghurìn. Suivant une messe martiale de plusieurs heures où Ellin affronta symboliquement chacun de ses meilleurs hommes et femmes d’armes, le rite se conclut lorsque Horlin, fils d’Ellin et héritier des Vùnds, terrassa symboliquement son père. Le sang du Patriarche nourrit ainsi le cercle de cérémonie qui sortit de leur torpeur les sylphes endormis depuis la guerre d’unification mévosienne.
Durant le même hiver, à Nigde, un accord fut conclu entre les villages ermites du nord de l’estuaire avec la famille Dùnbold. Un conseil spirituel fut par la suite établie au printemps 121, suivant la fonte des glaces, se voulant instaurer les rites ancestraux dans la cité. Désormais, ce conseil se doit de se rassembler une fois par saison afin de discuter des réformes et coutumes à réintroduire vis-à-vis un retour véritable aux voies ancestrales. Depuis près d’un an déjà, la réforme à Nigde bat son plein. Les quartiers résidentiels de la ville ont été progressivement séparés par caste de saison. Plusieurs des vigmars n’étant pas en accord avec ce changement ont pour la plupart quitté la cité afin de rejoindre les Hameaux du Midlodhian supportant toujours les Voies des Enfants des Saisons. D’autres, plus téméraires, ont effectué un long pèlerinage vers Caelenbrin, là où cette pratique est encore majoritairement pratiquée. Malgré les changements drastiques dans les mœurs de l’estuaire, il ne fait cependant aucun doute que le retour des rites plus anciens aura ramené une certaine stabilité malgré les influences de la Plainte du Néant.
Plus à l’Ouest, en Caelenbrin, certains groupuscules militent pour la réinstauration des Voies Ancestrales afin de se prémunir des impacts néfastes de la Brume. Considérant que la cité et les communautés avoisinantes semblent avoir été majoritairement épargnées par la Brume durant les deux dernières années, la lignée d’Eorl n’a toutefois pas donné raison à ces derniers.
L’arrivée du printemps pour le Vigmark
Ce schisme religieux entre l’est et l’ouest est, encore à ce moment, un point de tension entre la Lignée d’Eorl et les clans de l’est. Ce conflit idéologique n’a cependant pas empêché le Vigmark de coopérer à la levée des vents de Brume en mars 122 afin de réaccéder à Mévose. En effet, plusieurs groupements, appuyés des différentes familles nobles du Vigmark, ont été envoyés dans l’ancien territoire de Valterne durant les dernières semaines afin de reconnecter avec les cyclaires y ayant été isolés depuis les deux dernières années.
Pour l’instant, il est difficile de savoir l’étendue des intentions des familles héritières du Vigmark. Il n’en reste qu’avant que Mévose n’appartienne à l’Empire, il y a de cela plus d’un millénaire, les tribus des hommes et femmes vénérant les Quatre s’étendaient jusqu’à la baie de Tigal au sud-ouest. Il est clair que des vestiges de ses tribus et de leur culture résident encore sous les ruines de l’Empire Bradorien.
Deuxième évènement
Un Baume sur les Affres de la Guerre (Drasilhelm)
Sombre et houleuse, l’aube qui se levait sur Karya, surnommée la Capitale du Voïvodat des Brocéliantes, le Trône du Libérateur, ou les Terres du Décret, en était une de vermeille et de désolation. Depuis plusieurs mois, la tension était palpable dans les Terres Libératrices, alors que la la Famille de la Serpentine, d’où était issue le Libérateur en poste, Edvard de Serpentine, peinait à conserver le contrôle sur les terres qu’elle administrait au nom de son éminent membre. Déjà, les manifestations paysannes se multipliaient depuis le retrait de la Plainte du Néant, alors que la famille libératrice peinait à assurer un recouvrement de sa province aussi prompt que celui des diverses Principautés. L’ombre d’une émeute se faisait sentir depuis quelques lunes déjà dans ce que plusieurs appellait la quatrième ville du Royaume. La tension, véritablement palpable dans les rues, semblait constamment croître, alors que les citadins affamés et démunis étaient chaque jour rejoints par des hordes de réfugiés et d’exilés en provenance des campagnes, à la recherche du réconfort et de la protection de leurs suzerains. Toutefois, la Serpentine, dont le seul atout la démarquant était son statut de famille libératrice, n’avait pas sut financer et organiser les massifs efforts de reconstruction et de logistique que les Familles Protectrices avaient sut mettre en œuvre. Ainsi, le cancer qui rongeait les terres de la Voïvode Janna de Serpentine en était un insidieux et implacable: Sous les yeux de l’Héritière de la Serpentine, la gangrène du désespoir et de la stagnation rongeait le Voïvodat
La chaleur des derniers jours avait été garante de sécheresse et eut raison des puits et cours d’eau qui alimentaient Karya, ajoutant la soif à l’inexorable assemblée de maux affligeant les masses miséreuses. Le sol, martelé par les ardents rayons de l’Astre de Forsvar, en devint sec et craquelé, comme si la ville souffrait de concert avec sa populace de la soif écrasante. C’est cette terre battue et friable des rues de la ville qui se leva en poussière en même temps que se levaient la panique et les cris de la population, lorsque fut porté le premier coup. Le soldat portant les couleurs viridiennes de sa Maison comprit trop tard l’ampleur de l’erreur commise, alors que le jeune dokkalfar aux pommettes et aux côtes saillantes s’affaissait au sol, et que le temps sembla s’arrêter. L’espace d’un instant, la capitale entière fit mine de retenir son souffle, alors que doucement, le soldat croisait le regard, éploré et affolé, d’un vieillard chétif au sein de la foule. La scène, aussi immobile que la plus fidèle des peintures, reprit son mouvement en un abrupte soubresaut, une étincelle, une soudaine explosion. En un mouvement, les masses de miséreux s’activèrent, scandant une injustice despotique, criant et réclamant le sang de l’odieux assassin, la libération du meurtrier. Bien vite, les modestes barricades et les lignes de boucliers des troupes de Serpentine furent ensevelies par une marée d’Infidèles, armés de hargne et de désespoir, fonçant sur le manoir qui abritait la Voïvode et son cadre militaire et administratif.
Alors que le zénith approchait au sein du Domaine de Myrh, le ciel, la petite ville de Karya était toujours plongée dans la violence et la discorde, alors que les troupes de la Voïvode peinaient à protéger les quelques pièces dans lesquelles étaient réfugiés les bureaucrates et membres de l’administration du Voïvodat. Vagues après vagues formées d’une intarissable marée d’hommes et de femmes n’ayant plus rien à perdre se fracassaient sur les défenseurs, qui de plus en plus voyaient leurs nombres s’appauvrir et leurs espoirs les abandonner. Après un nouveau succès, les hommes et femmes d’armes qui gardait la chambre d’audience et la personne de Janna de Serpentine levèrent les yeux de l’hécatombe à leurs pieds, et leurs regards se posèrent sur une nouvelle offensive qui se formait à quelques mètres d’eux. Les arbalètes s’étaient déjà depuis longtemps tut, alors que carreaux et autres projectiles en étaient venus à manquer, et les arcanistes et sages les avaient promptement rejointes, les composantes de sorts et éléments de foi entièrement consommés pour alimenter leurs sorts et prières. Il ne restait plus aux troupes que de hausser leurs écus de leurs bras endoloris, et de vainement s’opposer à cette nouvelle charge déjà lancée qui les frapperait à tout moment.
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C’est aux abords de la Principauté gouvernée par la Gemme de Givre que Valeska von Thüringen se réveilla de la torpeur dans laquelle elle avait été plongée. Au sein du convoi qui la transportait s’entassaient un amalgame de familles éplorées, de blessés et de sinistrés de tout acabit. La douleur aiguë dans son bras droit l’avait tiré de sa torpeur, son corps brusquement ballotté par les mouvements erratiques de la charrette sur le sol inégal. La drasilhienne étouffa une plainte, son regard endoloris et anxieux croisant celui d’un homme à quelques mètres d’elle. Un ruban de lin souillé ceinturait sa tête, passant au-dessus de son œil droit, alors qu’un mince filet de sang, maintenant séché, semblait dessiner le sillon d’une larme de deuil depuis le bandage de fortune. Tout de son être semblait meurtri, blessé et exsangue, mais son œil encore fonctionnel ne reflétait aucune affliction ni désespoir.
La jeune dame se releva maladroitement, supporté de sa main gauche, que l’incendie avait scarifiée et privée de motricité fine. Alors que son regard se portait sur la peau craquelée et calcifiée qui recouvrait ses doigts, la douleurs dans son bras droit repris, alors que la plaie béante de l’amputation ne s’était jamais vraiment refermée, les soins de fortune qu’elle avait reçu n’ayant pas pu complètement enrayer l’infection. Soudainement, un bras s’enlaça autour de sa taille, et une épaule vint se positionner dans son aisselle, alors que l’homme dont elle avait croisé le regard vint à son secours pour lui permettre d’adéquatement s’asseoir. Terrassée par la douleur, Valeska posa sur son sauveur un regard de détresse et de doute.
Comme s’il avait deviné les questions sur les lèvres pâles de Valeska, l’inconnu dit d’une voix rassurante “Nous entrerons bientôt dans Rudhvin.’’ À ses lèvres était perceptible un demi-sourire, rempli de bienveillance, mais trahissant un épuisement écrasant ainsi qu’une profonde lassitude.’’Le calvaire est bientôt terminé’’ continua-t-il.
Surprise et désorientée, la jeune fille s’exprima d’une voix rauque et endolorie. “Pouquoi voyager vers cet amas de pièges mortels et de ruines impraticables?” demanda-t-elle, tentant de taire la panique qui s’installait en elle afin de repousser le voile de l’émotion assaillant sa raison. Sa mémoire lui faisait défaut, et ses derniers souvenirs n’étaient que chaos, violence et supplices sur fonds d’émeutes et de massacres. Quitter cet enfer de violence et de sang pour un autre de désolation et d’entropie? Elle sentit en elle monter la détresse et le désespoir face à un sort qui semblait s’acharner de tant de tourments sur son autrefois paisible existence. Elle qui avait tant perdu, dans un enchaînement presque sans répit de raids des Fidèles, d’invasions de l’Impur et de ses Immondices, et des affres de la pauvreté et de la déchéance économique qu’avait connu le Voïvodat qui l’avait vu grandir. Quels préparatifs aurait pu contrer ces maux? Quel Clarté aurait sut lui permettre d’entrevoir ces calamités à l’horizon? Quels Dogmes auraient pu l’outiller contre un sort sourd à ses supplications et indifférent à ses supplices? Alors que les larmes montaient à ses iris de lavande, la jeune fille sentit un sanglot se former dans sa gorge. Toutefois, il fut rapidement éteint par l’inconnu, qui, d’une voix incrédule, lui demanda:
« N’êtes-vous pas au courant? La moitié des quartiers Ouest ont été revalorisés. Une véritable renaissance voit le jour dans la Principauté d’Obsidienne, et cela grâce aux efforts de la maison Protectrice et d’une guilde connue sous le nom de l’Almanach. On dit que chaque jour, de nouveaux bâtiments s’élèvent des décombres, et que les travailleurs semblent être habités d’une énergie et d’une vigueur inépuisable, inaltérée par les blessures et les courbatures. On dit même que c’est le Souffle qui habite ces ouvriers et qui apaise leurs muscles et guérit leurs maux pour leur permettre d’oeuvrer sans répit.’’
Rudhvin était toujours en un lamentable état alors que la caravane gagnait ses abords, mais à mesure que le convoi hétéroclite se rapprochait du Nord- Ouest de la ville, les rues semblaient s’animer d’activités, se montrant propres et même accueillantes à l’arrivée des sinistrés. À l’horizon, la petite compagnie pu apercevoir un somptueux manoir trônant à la cime d’une colline surplombant la région. Celui-ci était visiblement loin d’être terminé, mais déjà on pouvait entrevoir une esthétique sobre mais conviviale, une façade invitante au sein d’une ville au visage scarifié de décombres et zébré d’échafaudages. On pouvait également apercevoir un chemin escarpé, quittant l’apex de la colline et menant vers une série de bâtiments centrés autour de sources chaudes provenant des Monts Kalevala. Alors que la caravane s’arrêtait dans une véritable ville de tentes et de brancards que Valeska reconnut comme un camp de réfugiés, le sanglot et l’angoisse qui l’habitent firent place à un calme qui, après tant d’affres et de malheurs, en était presque désemparant.
Alors qu’elle fut aidée de son compagnon d’infortune pour descendre de la charrette, celui-ci désigna deux individus vêtus de robes amples d’un jaune doré tirant sur le cuivre, qui parcouraient les champs de blessés et les rangées de brancards en récitant des psaumes et en répandant une épaisse fumée de deux encensoirs ornés, dégageant une arôme épicée et envoûtante. Il expliqua: ‘’Selon les rumeurs, ces deux Guides sont au service de la Comtesse de Safran, une savante bienfaitrice qui arrive à guérir même les blessures que les médecins jugent irréparables. On dit qu’elle arpente le camp une fois la nuit venue sous la douce lueur de la l’Astre de Vinerën, et offre aux blessés et aux oubliés le réconfort de sa demeure. Qu’elle n’utilise aucune magie et que son don lui provient directement de la Sage Dame.’’
Valeska, arborant le scepticisme commun aux suivants des Dogmes face à l’irrationalité d’une intervention directe de la défunte Prophétesse, étouffa toutefois la réponse sardonique qu’elle préparait, alors qu’elle vit le regard de son compagnon changé. Maintenant dénué de douleur et de lassitude, il était pétillant et jovial, alors que son impression se revigorait de l’espoir né dans son esprit à la vue des deux Guides. Ne souhaitant pas éteindre la flamme que la confirmation de l’existence de la Comtesse créait en lui, la jeune drasilhienne tut ses protestations, alors que des infirmiers du camp de réfugiés se dirigeaient vers eux, une paire de civières en main. Bien vite, les soignants s’afférèrent au processus maintenant presque réflexif du triage et de l’acheminement de leurs patients vers les hôpitaux temporaires. Alors que leurs deux civières se séparaient et se dirigeaient vers deux tentes distinctes, le jeune homme, tendant la main vers elle, s’écria: ‘’Dame, quel est votre nom?’’
‘’Valeska von Thuringen!’’ répondit avec candeur la jeune dame, alors que la civière de l’inconnu s’engouffrait dans la tente. Incertaine d’avoir été entendue, la jeune fille reposa sa tête dans la civière, avant qu’à son oreille ne soit porté par le vent le murmure lointain d’une réponse; ‘’Boleslav’’ crut entendre Valeska, alors qu’elle était déposée au sein de l’une des unités de soins de la vaste tente.
Rapidement, elle fut prise en mains par les acolyte de l’hôpital de fortune, et fut examinée par une série de médecins et de spécialistes qui, après une examination sommaire mais complète, lui apprirent avec consternation que là où l’infection était bénigne et que sa vie n’était pas en danger, elle ne regagnerait jamais la pleine dextérité de sa main droite. Son état était au-delà des capacités de la médecine et de la magie écarlate.
Chamboulée, Valeska fut reconduite à dans une maison de transition pour sa convalescence. Cette nuit là, couchée dans le premier lit propre qu’elle avait connu depuis plus de quatres mois, la jeune dokkalfar laissa doucement tomber sa contenance froide et rationnelle, alors que l’horreur de son diagnostic et le désespoir de se voir ainsi infirme pour le reste de ses jours submergèrent son esprit, profitant de la quiétude de sa chambre pour laisser cours aux émotions qu’elle maîtrisait alors qu’elle était en publique. Pleurant et sanglotant à chaude larme, elle laissa la douleur et le deuil cheminer librement à travers elle, consciente qu’elle était que dès demain, elle aurait besoin d’un esprit clair et posé pour envisager son futur. Toutefois, alors que son tourment atteignait son paroxysme, la porte de sa chambre lentement s’ouvrit. Alors qu’elle se retournait pour exhorter l’intru à cesser d’épier son malheur, une odeur distincte vint la frapper. Douce mais enivrante, alliant des notes de cuivre et de terre fraîchement retournée, même l’esprit en peine de Valeska put reconnaître l’arôme du safran. Des volutes d’encens vinrent envahir la petite chambre, alors qu’une silhouette élancée et chaleureuse se distinguait dans l’embrasure de la porte, en contre-jours de la lueur de la Lune.
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‘’N’oubliez pas, il est vital pour que le traitement fonctionne que l’encens de Safran soit disséminé autour de chacun des bassins avant que les patients ne puissent entrer dans les sources chaudes, afin de promouvoir un esprit calme et serein propice à une méditation régénérative. Plus un esprit est ouvert aux dons de la Prophétesse, plus leur rétablissement sera prompt et régénératif.’’ Expliqua Valeska à son auditoire, sa longue et ample robe aux couleurs de la Comtesse en constant mouvement en raison des volutes de vapeurs s’échappant des sources volcaniques. Suite à cette leçon, elle donna congé aux nouveaux acolyte des Sources Kalevalienne, alors que la pièce était intégré par une série de porteurs d’encensoirs, afin de préparer les bains pour la nué de travailleurs venu se ressourcer après une longue journée au sein des chantiers de reconstruction de Rudhvin.
Alors qu’elle se rendait à la petite pièce qui lui servait de bureau, elle se surprit à admirer les nouveaux chantiers pour agrandir le manoir, et se disait que malgré les nouvelles ailes, il ne se passerait que quelques mois encore avant que les prochains ajouts à la majestueuse demeure de la Comtesse de Safran soit en mal d’espace pour accueillir la nuée grandissante de ses suivants. Alors qu’elle s’assied, elle surpris son esprit à de nouveau s’échapper, alors que ses pensées virevoltèrent vers le visage de Boleslav, vers le souvenir de son front couvert de sueur alors qu’il s’affairait à préparer ce pain si moelleux et tendre qui faisait la joie du manoir entier. Elle se rappelait du sourire étincelant qui avait envahi ses lèvres dès qu’il avait entendu le timbre mélodieux de sa voix, et la manière dont il avait levé la tête pour la saluer, alors que l’espace d’un instant elle s’était perdue dans l’azur chatoyant et profond de ses deux grands yeux. D’un simple sourire, elle secoua ces souvenirs de son esprit, ramenant son esprit à l’ordre. Elle prit la plume qui reposait encore dans l’encrier sur sa table de travail et, d’un geste dont la grâce aurait fait pâlir d’envie le plus adroit des pianistes, se remise à la transcription d’une messe à Vineren que célèbrerait la Comtesse elle-même suivant le repas de midi du lendemain.
La Cyr et le Roi (Cyriande)
Le soleil était haut dans le ciel le 28 mai 122, alors qu’une délégation impressionnante de plus de 100 Kotsbars provenant tout droit des Montagnes d’Argent pénétrèrent dans la grande cité de Berluse. Passant sous le haut portique des murs de la ville, le cortège attira sur la rue principale des milliers de curieux et de curieuses qui se bousculaient pour voir passer les douaris qui semblaient parader au milieu de la cité. Bon nombre d’entre eux arrivèrent sur de magnifiques destriers que les plus connaisseurs purent identifier comme provenant des meilleurs élevages vigmar, alors que plusieurs soldats déambulaient à dos de bouc des montagnes à la taille disproportionnée. Soldats, paladins, membres du clergé des Remparts Gris, conseillers royaux, cuisiniers et toute la suite royale étaient présents dans cette longue arrivée à Berluse.
Pour la majorité des habitants de la capitale cyrianne, ce spectacle était entièrement nouveau et inédit. On pouvait entendre les exclamations de la foule et les cris de joie alors que les cyriands virent enfin le carrosse royal, celui-là même qui transportait le roi des Montagnes d’Argent! Les historiens de l’Académie de Berluse pourront le confirmer, cela fait plus de 140 ans qu’une rencontre entre un roi des Montagnes d’Argent et un Cyr de Cyriande avait eu lieu. Pour Théodurhm III, roi des Montagnes d’Argent depuis plus de 110 ans, il s’agissait de sa première visite dans les citées alfariques. Ce dernier était reconnu pour ne pas sortir souvent de ses montagnes, préférant exiger des représentants des autres royaumes que ceux-ci se déplacent jusqu’à lui. Ainsi, les rumeurs sur les raisons de la visite de Théodurhm III allaient bon train dans Berluse depuis quelques jours, alors que la nouvelle de la délégation royale avait atteint la cité.
Une aile entière du Palais du Cyr fut aménagée pour recevoir la noble délégation. Sous la coupe d’Uldorico Ronca, Camerlingue de la Garde de Casimir et responsable de la réception des visiteurs kotsbars, rien ne fut laissé au hasard. L’organisation d’une si grande cohorte fut déléguée à une poignée d’officiers.ères important.es de cette prestigieuse organisation, la famille Lombarde ayant fort à faire pour que le Cyr soit dans la meilleure forme pour la rencontre. Il s’agissait d’un secret de polichinelle, l’état de santé d’Alvise Lombarde était piteux. Depuis quelques mois, il avait cessé ses sorties en public et passait beaucoup de son temps dans ses appartements personnels. On nommait aussi depuis quelque temps que plusieurs des familles princières étaient mécontentes des actions belliqueuses et inconsidérées du nouveau Cyr. Il n’était donc pas étonnant que de nombreuses rumeurs parcouraient les cités alfariques au sujet du controversé souverain. Était-ce une maladie rare, un maléfice lancé par ses fourbes de drasilhiens, ou encore pire, un poison inconnu provenant des landes lointaines d’Al’Sharaz?
La rencontre entre Théodurhm III et Alvise Lombarde fut organisée pour le lendemain de leur arrivée, soit le 29 mai. La rencontre eut lieu au centre de la majestueuse Bibliothèque d’Élézina, endroit où avait lieu les plus importantes réceptions diplomatiques. Les colonnes de marbre, les sculptures en l’honneur de Forsvar et les tableaux représentant des alliances et des signatures de traités du passé s’arrimaient à la pléiade de livres et d’encyclopédies qui décoraient les murs de l’endroit. Une longue table flanquée de seulement deux sièges se tenait au centre de cette pièce, symbole de la connaissance forsvarite, prête à y accueillir une longue discussion entre deux dignitaires.
Guidés par le Camerlingue Ronca, la délégation des Montagnes d’Argent était honorifiquement menée par leur Monarque qui avait revêtu, pour l’occasion, un magnifique gambison fait de soie de granite, l’une des richesses des Montagnes d’Argent. Brodés de fil d’or et agrémenté de nombreux bijoux faits d’acier, d’argent et d’or, Théodurhm III avait également sur la tête une magnifique couronne d’argent à angle droit, style particulièrement apprécié par les Kotsbars. Sa longue barbe grise était tressée en une myriade de joyaux et de diamants qui semblait briller dans celle-ci, reflet de la richesse du Royaume nordique. Les pas lourds des bottes du monarque résonnaient dans la bibliothèque. Le roi était flanqué de deux autres kotsbars qui occupaient les postes de conseiller royal et de Haut-Paladin.
Ceinturé de sa soeur Mariella et du Maréchal de la Garde, Umberto Valente, c’était un Alvise Lombarde aux habits sobres mais incarnant une classe tout à fait cyrianne qui se présenta devant les représentants kotsbars. Nul ne savait à quel point le suzerain en pâtissait pour continuer à incarner ce qu’il devait être: la rigueur et la vigilance de sa nation. Saluant poliment son opposant avant de quitter les environs de ses deux comparses, le Cyr tira le premier siège et, attendant son homologue kotsbar, dit, sur un ton qui se voulait diplomatique:
“Je m’en voudrais de manquer ce moment plus rare qu’une éclipse et de ne pas vous faire vivre l’hospitalité cyrianne. J’espère qu’Uldorico aura tout fait en son pouvoir pour que vous vous sentiez comme chez vous.”
Théodurhm III tira la chaise et se laissa tomber sur celle-ci. Ses yeux d’un bleu métallique ne quittèrent jamais Alvise du regard. Prenant une grande inspiration,il prit la parole. Sa voix grave faisait écho dans la grande salle et sonna presque comme un éboulement de pierre:
“Votre hospitalité est en effet remarquable Cyr Lombarde. Je ne m’attendais certainement pas à manger des mets typiques des Montagnes d’Argent en venant à Berluse, surtout aussi bien apprêté. Mais il semble que les cyriands sont passés maître dans l’art d’utiliser et de mettre en valeur les richesses de tout le continent.”
Un léger rictus prit naissance sur le visage d’Alvise qui prit place à son tour. Lui aussi soutenait le regard de son opposant de ses persiennes grises, et sans hésitation, répondit:
“On peut au moins vous donner le mérite de sortir de chez vous pour venir vous affirmer ici. Après plus de 1600 ans et 8 rois), vous êtes le premier des vôtres à remettre le traité d’Argent en question. Vous vous présentez ici, après une guerre, en cachant ce que vous devez par honneur au peuple cyriand derrière les chaumières du peuple varnois… Je dois dire que je comprenais pourquoi vous restiez dans votre trou après que nous n’ayons reçu ce qui nous revenait dans le traité d’Argent suite à mon couronnement comme Cyr.”
Il marqua une pause, quittant le Roi Theodurhm III du regard en se passant une main dans le visage, presque nonchalamment, et susurra:
“Et pourtant, c’est la seule fois où vous le quittez. Je vous écoute.”
On put voir Mariella Lombarde cacher difficilement sa réaction aux agissements de son frère. Le Cyr n’oeuvrant pas avec précaution et diplomatie à la présence du Chef d’État de la nation Kotsbar avec laquelle les Cités de Cyriandes entretenaient plusieurs liens diplomatiques et commerciaux depuis des siècles en ajoutait avec les dernières nouvelles. Les rumeurs voulaient que la Doyenne de l’Ordre de Brymielle, la Princesse Darianna Cyrielle, ait été enlevée. […]
Thédurhm III ne broncha pas d’un poil. Stoïque, on aurait presque pu penser qu’il s’agissait d’une statue de pierre. Puis finalement ses sourcils se froncèrent légèrement et il reprit la parole d’un ton monocorde:
“Vos paroles sont pleines d’émotions et de passion Cyr. Cela n’est pas digne de votre rôle, mais ça ne me surprend guère vu votre… état. Comme vous avez parlé franchement et sans détour, permettez moi de faire de même. J’ai toujours détesté le Traité d’Argent. Peu importe de quel angle j’étudiais l’histoire de la guerre Céruléene, dans aucune version ce traité est signé dans un parfait accord entre nos nations. Ce n’est pas un accord, ce n’est pas un partenariat, c’est un tribut que vous avez exigé de nous suite au siège de ma nation. Cette guerre s’est déroulée il y a plus de 1500 ans et Cyriande à eu plus que sa part du butin! Vous me parlez du peuple Varnois, mais celui-ci à toujours été un allié de mon royaume, et je suis persuadé qu’il le sera encore pour bien des siècles.
À partir d’aujourd’hui, les Montagnes d’Argent brise ce traité. Je suis bien conscient que cela met en péril la paix entre nos nations que garantissait le traité, mais Cyriande se relève d’une guerre et Élode à bien changé depuis la signature… Je sais que vous aurez, Alvise, la sagesse de ne pas débuter quelque chose que vous n’avez pas les moyens de réaliser.”
Les derniers mots résonnèrent dans la bibliothèque, se répercutant sur les hauts murs. À la droite du roi, sur le front du conseiller royal, une goutte de sueur roula sur la tempe de ce dernier alors que les tous les yeux se posaient sur le Cyr de Cyriande.
Alvise Lombarde bouillait de rage intérieurement, mais il ne laissa pas à son opposant la satisfaction de le voir dans une crise de colère. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres lorsqu’il répondit ceci, tout en se levant très lentement de la chaise sur laquelle il se trouvait:
“Soyez sans crainte, oh grand Roi des Montagnes d’Argent, ce n’est pas demain matin que les armées de Cyriande assiègeront vos montagnes. Vous savez sûrement très bien que j’ai plus d’une carte dans mon jeu, et que même sans faire couler une seule goutte de sang, je suis parfaitement capable de vous faire regretter d’avoir brisé ce traité millénaire, à vous et à tous vos descendants. La mémoire de Cyrande n’oublie jamais. Sur ce, je ne voudrais pas vous retarder davantage, la route est longue jusqu’aux Montagnes d’Argent.”
Se retournant, le Cyr quitta la pièce lentement. Venant de faire comprendre au Roi et à sa suite qu’ils n’étaient plus les bienvenus à Berluse, ceux-ci devaient se hâter de faire les préparatifs pour le chemin du retour.
À peine le roi Théodurhm III sorti de la bibliothèque, qu’un second entretien eut lieu, loin des oreilles indiscrètes et des plumes des scribes. Mariella Lombarde, soeur du Cyr et Tarkim Dofurn, le conseiller royal de Théodurhm III, se rencontrèrent pour une discussion qui ne dura que quelques minutes, mais qui sera certainement un point tournant pour la suite des tensions entre les deux nations…
Version corrigée:
Le soleil était haut dans le ciel le 28 mai 122, alors qu’une délégation impressionnante de plus de 100 Kotsbars provenant tout droit des Montagnes d’Argent pénétrèrent dans la grande cité de Berluse. Passant sous le haut portique des murs de la ville, le cortège attira sur la rue principale des milliers de curieux et de curieuses qui se bousculaient pour voir passer les douaris qui semblaient parader au milieu de la cité. Bons nombres d’entre eux arrivèrent sur de magnifiques destriers que les plus connaisseurs purent identifier comme provenant des meilleurs élevages vigmar, alors que plusieurs soldats déambulaient à dos de bouc des montagnes à la taille disproportionnée. Soldats, paladins, membres du clergé des Remparts Gris, conseillers royaux, cuisiniers et toute la suite royale étaient présents dans cette longue arrivée à Berluse.
Pour la majorité des habitants de la capitale cyrianne, ce spectacle était entièrement nouveau et inédit. On pouvait entendre les exclamations de la foule et les cris de joie alors que les cyriands virent enfin le carrosse royal, celui-là même qui transportait le roi des Montagnes d’Argent! Les historiens de l’Académie de Berluse pourront le confirmer, cela fait plus de 140 ans qu’une rencontre entre un roi des Montagnes d’Argent et un Cyr de Cyriande avait eu lieu. Pour Théodurhm III, roi des Montagnes d’Argent depuis plus de 110 ans, il s’agissait de sa première visite dans les citées alfariques. Ce dernier était reconnu pour ne pas sortir souvent de ses montagnes, préférant exiger des représentants des autres royaumes que ceux-ci se déplacent jusqu’à lui. Ainsi, les rumeurs sur les raisons de la visite de Théodurhm III allaient bon train dans Berluse depuis quelques jours, alors que la nouvelle de la délégation royale avait atteint la cité.
Une aile entière du Palais du Cyr fut aménagée pour recevoir la noble délégation. Sous la coupe d’Uldorico Ronca, Camerlingue de la Garde de Casimir et responsable de la réception des visiteurs kotsbars, rien ne fut laissé au hasard. L’organisation d’une si grande cohorte fut déléguée à une poignée d’officiers.ères important.es de cette prestigieuse organisation, la famille Lombarde ayant fort à faire pour que le Cyr soit dans la meilleure forme pour la rencontre. Il s’agissait d’un secret de polichinelle, l’état de santé d’Alvise Lombarde était piteux. Depuis quelques mois, il avait cessé ses sorties en public et passait beaucoup de son temps dans ses appartements personnels. On nommait aussi depuis quelque temps que plusieurs des familles princières étaient mécontentes des actions belliqueuses et inconsidérées du nouveau Cyr. Il n’était donc pas étonnant que de nombreuses rumeurs parcouraient les cités alfariques au sujet du controversé souverain. Était-ce une maladie rare, un maléfice lancé par ses fourbes de drasilhiens, ou encore pire, un poison inconnu provenant des landes lointaines d’Al’Sharaz?
La rencontre entre Théodurhm III et Alvise Lombarde fut organisée pour le lendemain de leur arrivée, soit le 29 mai. La rencontre eut lieu au centre de la majestueuse Bibliothèque d’Élézina, endroit où avait lieu les plus importantes réceptions diplomatiques. Les colonnes de marbre, les sculptures en l’honneur de Forsvar et les tableaux représentant des alliances et des signatures de traités du passé s’arrimaient à la pléiade de livres et d’encyclopédies qui décoraient les murs de l’endroit. Une longue table flanquée de seulement deux sièges se tenait au centre de cette pièce, symbole de la connaissance forsvarite, prête à y accueillir une longue discussion entre deux dignitaires.
Guidés par le Camerlingue Ronca, la délégation des Montagnes d’Argent était honorifiquement menée par leur Monarque qui avait revêtu, pour l’occasion, un magnifique gambison fait de soie de granite, l’une des richesses des Montagnes d’Argent, celui-ci était brodé de fil d’or et agrémenté de nombreux bijoux faits d’acier, d’argent et d’or. Théodurhm III avait également sur la tête une magnifique couronne d’argent à angle droit, style particulièrement apprécié par les Kotsbars. Sa longue barbe grise était tressée en une myriade de joyaux et de diamants qui semblait briller dans celle-ci, reflet de la richesse du Royaume nordique. Les pas lourds des bottes du monarque résonnaient dans la bibliothèque. Le roi était flanqué de deux autres kotsbars qui occupaient les postes de conseiller royal et de Haut-Paladin.
Ceinturé de sa soeur Mariella et du Maréchal de la Garde, Umberto Valente, c’était un Alvise Lombarde aux habits sobres mais incarnant une classe tout à fait cyrianne qui se présenta devant les représentants kotsbars. Nul ne savait à quel point le suzerain en pâtissait pour continuer à incarner ce qu’il devait être: la rigueur et la vigilance de sa nation. Saluant poliment son opposant avant de quitter les environs de ses deux comparses, le Cyr tira le premier siège et, attendant son homologue kotsbar, dit, sur un ton qui se voulait diplomatique:
“Je m’en voudrais de manquer ce moment plus rare qu’une éclipse et de ne pas vous faire vivre l’hospitalité cyrianne. J’espère qu’Uldorico aura tout fait en son pouvoir pour que vous vous sentiez comme chez vous.”
Théodurhm III tira la chaise et se laissa tomber sur celle-ci. Ses yeux d’un bleu métallique ne quittèrent jamais Alvise du regard. Prenant une grande inspiration,il prit la parole. Sa voix grave faisait écho dans la grande salle et sonna presque comme un éboulement de pierre:
“Votre hospitalité est en effet remarquable Cyr Lombarde. Je ne m’attendais certainement pas à manger des mets typiques des Montagnes d’Argent en venant à Berluse, surtout aussi bien apprêté. Mais il semble que les cyriands sont passés maître dans l’art d’utiliser et de mettre en valeur les richesses de tout le continent.”
Un léger rictus prit naissance sur le visage d’Alvise qui prit place à son tour. Lui aussi soutenait le regard de son opposant de ses persiennes grises, et sans hésitation, il répondit:
“On peut au moins vous donner le mérite de sortir de chez vous pour venir vous affirmer ici. Après plus de 1600 ans et 8 rois), vous êtes le premier des vôtres à remettre le traité d’Argent en question. Vous vous présentez ici, après une guerre, en cachant ce que vous devez par honneur au peuple cyriand derrière les chaumières du peuple varnois… Je dois dire que je comprenais pourquoi vous restiez dans votre trou après que nous n’ayons reçu ce qui nous revenait dans le traité d’Argent suite à mon couronnement comme Cyr.”
Il marqua une pause, quittant le Roi Theodurhm III du regard en se passant une main dans le visage, presque nonchalamment, et susurra:
“Et pourtant, c’est la seule fois où vous le quittez. Je vous écoute.”
On put voir Mariella Lombarde cacher difficilement sa réaction aux agissements de son frère. Le Cyr n’oeuvrant pas avec précaution et diplomatie à la présence du Chef d’État de la nation Kotsbar avec laquelle les Cités de Cyriandes entretenaient plusieurs liens diplomatiques et commerciaux depuis des siècles en ajoutait avec les dernières nouvelles. Les rumeurs voulaient que la Doyenne de l’Ordre de Brymielle, la Princesse Darianna Cyrielle, ait été enlevée. […]
Thédurhm III ne broncha pas d’un poil. Stoïque, on aurait presque pu penser qu’il s’agissait d’une statue de pierre. Puis finalement ses sourcils se froncèrent légèrement et il reprit la parole d’un ton monocorde:
“Vos paroles sont pleines d’émotions et de passion Cyr. Cela n’est pas digne de votre rôle, mais ça ne me surprend guère vu votre… état. Comme vous avez parlé franchement et sans détour, permettez-moi de faire de même. J’ai toujours détesté le Traité d’Argent. Peu importe de quel angle j’étudiais l’histoire de la guerre Céruléene, dans aucune version ce traité n’est signé dans un parfait accord entre nos nations. Ce n’est pas un accord, ce n’est pas un partenariat, c’est un tribut que vous avez exigé de nous suite au siège de ma nation. Cette guerre s’est déroulée il y a plus de 1500 ans et Cyriande a eu plus que sa part du butin! Vous me parlez du peuple Varnois, mais celui-ci a toujours été un allié de mon royaume, et je suis persuadé qu’il le sera encore pour bien des siècles.
À partir d’aujourd’hui, les Montagnes d’Argent brisent ce traité. Je suis bien conscient que cela met en péril la paix entre nos nations que garantissait le traité, mais Cyriande se relève d’une guerre et Élode à bien changé depuis la signature… Je sais que vous aurez, Alvise, la sagesse de ne pas débuter quelque chose que vous n’avez pas les moyens de réaliser.”
Les derniers mots résonnèrent dans la bibliothèque, se répercutant sur les hauts murs. À la droite du roi, sur le front du conseiller royal, une goutte de sueur roula sur la tempe de ce dernier alors que les tous les yeux se posaient sur le Cyr de Cyriande.
Alvise Lombarde bouillait de rage intérieurement, mais il ne laissa pas à son opposant la satisfaction de le voir dans une crise de colère. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres lorsqu’il répondit ceci, tout en se levant très lentement de la chaise sur laquelle il se trouvait:
“Soyez sans crainte, oh grand Roi des Montagnes d’Argent, ce n’est pas demain matin que les armées de Cyriande assiègeront vos montagnes. Vous savez sûrement très bien que j’ai plus d’une carte dans mon jeu, et que même sans faire couler une seule goutte de sang, je suis parfaitement capable de vous faire regretter d’avoir brisé ce traité millénaire, à vous et à tous vos descendants. La mémoire de Cyrande n’oublie jamais. Sur ce, je ne voudrais pas vous retarder davantage, la route est longue jusqu’aux Montagnes d’Argent.”
Se retournant, le Cyr quitta la pièce lentement. Venant de faire comprendre au Roi et à sa suite qu’ils n’étaient plus les bienvenus à Berluse, ceux-ci devaient se hâter de faire les préparatifs pour le chemin du retour.
À peine le roi Théodurhm III sorti de la bibliothèque, qu’un second entretien eut lieu, loin des oreilles indiscrètes et des plumes des scribes. Mariella Lombarde, soeur du Cyr et Tarkim Dofurn, le conseiller royal de Théodurhm III, se rencontrèrent pour une discussion qui ne dura que quelques minutes, mais qui sera certainement un point tournant pour la suite des tensions entre les deux nations…
Le Heaume et l’Arbre Rouge (Stalh)
– L’Arrivé au Heaume –
À l’est de Mévose, quelques jours après le solstice d’été de l’an 122, une délégation de cyclaire parvint aux portes de la cité du Heaume. Bastion incontesté du nouveau territoire de Helmgart depuis 119, cette cité de Stahl était le centre des opérations commerciales et minières du nouveau Rempart.
En trois années, les infrastructures de Helmgart avaient grandement changé. L’architecture typique de l’ouest de la Marche témoignant d’un passé lointain associé à Mévose laissait désormais transparaître les améliorations mécaniques et l’ingénierie utilitaires natives de la nation de l’acier.
Les suivants du Cycle, comprenant les membres restants de la Maison Rouge, Kaamos et de la Chimère avaient été invité dans l’enceinte du Heaume afin de conclure la négociation pour la libération de Lievrow d’Eorl, Sang-Pur de l’Hiver et le fils du Patriarche de la Lignée d’Eorl. Ce dernier avait été capturé en 119 suite à une tentative militaire de reprise du territoire. Certains de ses alliés de l’époque, notamment la Maison Rouge et l’Ordre Bestial, l’avaient trahi dans sa cause selon des différends théologiques.
Les intermédiaires Stahlien pour les négociations étaient les Héraut d’Akkar, affilié au Dôme d’Himmelfahr. Ces derniers avaient été brièvement appuyés par Devon de Stahl en Rivesonge qui avait, lui aussi, opéré dans les pourparlers entre Helmgart et la Marche. Ces derniers s’étaient avaient entendu avec les Cyclaires, principalement avec Azelynn Orlov, pour l’accès à l’Arbre Rouge, une relique de la Maison Rouge, en dormance dans leur ancienne baronnie. Cet artéfact était d’une grande valeur aux yeux des Stahliens, mais également aux yeux d’Astrid d’Eorl, matriarche de la Maison Rouge et héritière de Caelenbrin. À la fin des négociations, certains des vestiges de l’Arbre se devaient d’être réservés à Stahl afin de conclure la libération de Lievrow. De plus, un accès unique et privilégié se devait d’être offert aux Hérauts d’Akkar en Caelenbrin.
Pour Helmgart, l’enjeu derrière l’accès à cette relique était que celle-ci reposait désormais derrière un mur de ronces impénétrables au cœur de l’ancienne Baronnie de la famille Denissov. Ces ronces avaient été levées lors de l’exil d’Astrid d’Eorl au Vigmark. Après plusieurs années, le feu et l’acier de Stahl n’avaient pas eu raison de l’enchantement.
Il avait été révélé durant la Plainte du Néant que seul le sang des héritiers de la Baronnie pouvait rompre le sceau de protection. C’est ainsi, par loyauté et diligence vis-à-vis leur matriarche, que les derniers survivants de la Maison Rouge avaient décidé d’offrir leurs vies pour briser cette prison de ronce. En échange, il avait été conclu que ceux-ci pourraient récupérer le cœur de l’Arbre Rouge et laisser aux cyclaires des Voies Ancestrales la garde de Lievrow d’Eorl. L’écorce et le bois de l’arbre se devaient de rester entre les mains des érudits de Stahl, afin d’être étudiés.
– Le Sacrifice –
Il suffit d’une seule journée à la table des négociations afin de consolider l’entente, les deux nations ayant déjà bien avancer les clauses de libération lors du pourparler en Mévose. La cérémonie cyclaire fut ainsi mise de l’avant lors de la seconde journée. Malgré les demandes des cyclaires, celle-ci devait avoir lieu de façon privée, à l’abri des regards du peuple d’Hëlmgart.
C’est au centre de l’ancienne Baronnie Denissov qu’Azelynn Orlov avait présidé solennellement son propre sacrifice ainsi que celui de ses frères. En tant qu’Augure des Voies des Enfants des Saisons, celle-ci offrit un discours aux dignitaires Stahliens et Vigmars présents:
- Cela fait depuis l’an 117 que la Maison Rouge n’a plus foulé le sol de sa patrie. Aujourd’hui, nous nous retrouvons devant l’un des membres les plus anciens de notre lignée. L’Arbre Rouge qui a été donné pour Astrid d’Eorl et ses enfants, nommé en l’honneur de notre maison.
Malheureusement, le conflit de la guerre avec Stahl nous a obligés à abandonner ce dernier… Telle la nature du Cycle-même, il a malgré tout survécu tout ce temps résistant aux flammes et à la corruption de sa nature. Cependant, tout comme les membres de la Maison Rouge ci-présents, il arrive désormais à la fin de son cycle. C’est pour cette raison que je suis ici en ce jour solennel! Moi, Azelynn Orlov, fille de l’ermite de l’hiver, Augure de la Maison Rouge, réalise mon devoir en tant que dernière dirigeante de cette famille, honorant ainsi ceux qui m’ont précédée.
Afin d’assurer un futur au vestige de cette relique familiale, moi-même et les derniers dignitaires de notre famille, mettons fin à notre Cycle. Je suis ainsi accompagnée de Tan, fils de l’automne, valeureux guerrier dédié à la protection de ses frères et sœurs. Et Vitomir, fils du printemps, artisan-forgeron qui aura su faire briller de mille feux ses œuvres à l’intérieur de sa forge. Disposés à offrir notre sang pour le cycle, nous préservons le fragile Équilibre de toute chose. Là où le Cycle d’un individu se termine, embrassant le silence de l’Hiver, l’Ingénue bénira la naissance d’un nouvel être! La Marâtre nourrira la vie et l’Éphèbe conférera avec l’âge, l’expérience et la sagesse!
À la fin de ces paroles, l’Augure ainsi que ses deux suivants, empoignèrent chacun leur dague de cérémonie et transpercèrent systématiquement leur cœur, regardant fièrement l’assemblée devant eux. Le sang ruisselant au sol rentra aussitôt en contact avec les ronces, qui semblèrent s’abreuver de l’essence sacrifiée. Réagissant rapidement à la suite de ce contact, la protection divine se leva, et les énormes racines et épines protégeant le lieu où l’Arbre sommeillait se dissipèrent.
Les érudits Stahliens se levèrent aussitôt afin d’aller analyser le phénomène. Toutefois, lorsque ceux-ci arrivèrent à la relique, l’Arbre Rouge, usé par plus de trois ans de négligence, s’éteignit, laissant ainsi tomber les quelques feuilles s’agrippant encore à ses branches.
Comme convenu par l’entente, les dignitaires de la Maison Rouge reçurent de brèves cérémonies funèbres afin d’honorer leur sacrifice par les cyclaires. Leurs corps, ainsi que le cœur de l’Arbre de la Maison Rouge furent par la suite envoyés vers Caelenbrin, demeure d’Astrid depuis 117. Là-bas, un dernier hommage leur serait rendu. Ce convoi funèbre devait également être escorté par les Hérauts d’Akkar qui profiteraient de la situation afin d’aller étudier les bibliothèques cyclaires.
– L’Échange du Sang-Pur –
Suivant la réalisation de leur part de l’entente, il était désormais temps pour Kaamos et les Chimères de reprendre possession de Lievrow d’Eorl. Une fois récupéré, ce dernier était censé être escorté au village ancestral de l’Écart-des-Chênes, près de Mésière, en attente de son jugement devant la justice Vigmars.
C’est ainsi qu’à l’aube du 15e jour de juillet, les caravanes de Kaamos attendaient à l’extérieur de la ville du Heaume l’arrivée du prisonnier avant de pouvoir quitter une fois pour toutes Hëlmgart. Les vigmars avaient été informées que le descendant d’Eorl n’avait point vécu aisément durant son séjour dans le Rempart. En effet, lorsque le Sang-Pur apparut finalement à la lumière du jour, ce n’est point l’homme politique fier et hautain, autrefois respecté et craint, qui franchit les portes de la ville. Après de nombreux mois, possiblement des années, à vivre dans l’obscurité des souterrains du Heaume, c’est un homme rachitique, au teint blafard et au regard vaincu qui fut traîné à l’extérieur de la cité, de peine et de misère, par son escorte. Les apparats nobles reflétant la culture raffinée, mais traditionnelle de l’ouest du Vigmars avaient été remplacés par de simples accoutrements, souillés par la crasse des cachots et par la négligence. Toutefois, aucune marque physique ne laissait entrevoir que ce dernier avait été violenté, du moins pas dans les derniers mois.
Une fois tous les partis réunis, le Sang-Pur n’osa même pas croiser le regard des vigmars. L’orc s’avança alors devant le dirigeant de l’expédition afin de remettre les chaînes du prisonnier, symbolisant l’échange de la vie de l’individu au Vigmark. Aussitôt en main, le représentant de Kaamos ordonna à ses frères et sœurs de retirer les restrictions sur Lievrow et de le conduire dans la caravane. Après un bref échange entre les deux parties, ceux-ci reprirent chacun leur route sans poignée de main ni d’autres courtoisies.
Bien que cette entente témoignait la première étape dans la réalisation d’une paix durable entre les nations de Stahl et du Vigmark, en toute apparence, beaucoup était encore à faire afin d’atteindre cette vision…
– L’accès à Caelenbrin –
Le convoi funèbre escorté par les Hérauts d’Akkar arriva finalement aux portes de la Cité des Signes lors du 22e jour du mois de juillet. Il avait été confirmé quelques semaines auparavant, avec les autorités de la cité, que les dignitaires du dôme auraient bel et bien accès à une section restreinte des archives lors de leur séjour, même si cela avait rebuté de prime abord les dirigeants de la cité.
Malgré toutes les bonnes intentions, lors de l’arrivée des Hérauts, cet accord ne put finalement être respecté… Ce fut Astrid d’Eorl, héritière de l’Hiver elle-même qui alla annoncer la mauvaise nouvelle aux orcs à l’extérieur des murs runiques; Une situation troublante et exceptionnelle venait tout juste de se produire en Caelenbrin peu de temps avant l’arrivée des dignitaires. En effet, l’une des Grands Hiérophantes de la cité, la prêtresse Eldanna, fille du printemps, s’était vraisemblablement enfuie du Cercle des Signes en volant certains écrits ancestraux de la bibliothèque.
Bien évidemment, considérant les circonstances de ce vol, l’accès aux archives était prohibé même pour la population générale jusqu’à nouvel ordre. Malgré le mécontentement et l’incrédulité des suivants d’Akkar, il était pour le moment impossible de réaliser pour eux d’accéder aux archives. Dame d’Eorl leur expliqua cependant, avec la plus grande diplomatie, qu’advenant que la traîtresse soit retrouvée avec les écrits, ou que Stahl démontre hors de tout doute leur non-implication dans cet échange, Caelenbrin honorera leur parole.
– Une lune de Profanation –
Les tribulations du Vigmark se poursuivirent quelques nuits suivant le vol de la Cité des Signes, lors de la nouvelle lune de juillet. Pour une raison occulte, peut-être suite à la Plainte du Néant, la mort de l’Arbre Rouge ou bien en lien avec la profanation des archives de Caelenbrin, les rumeurs se mirent à circuler même au-delà du Vigmark… Durant cette nuit, à travers l’entièreté du Vigmark, seuls des enfants difformes vinrent au monde.
Témoignant d’un présage lugubre pour le peuple du nord, les thaumaturges, mystiques et érudits étudient et se questionnent encore sur la cause de cette affliction…
La campagne du Lac Rouge (La Marche Exilée)
Lorsqu’il avait annoncé son intention de renier son vœu de service envers la Brigade Frontalière, le jeune Robin de Danteigne avoua avoir vu la lumière de Brador dans ses rêves. Lui dont le sommeil des derniers jours était troublé par des chimères depuis qu’on lui avait appris le décès tragique de son tuteur, le Cardinal de Lacroix, était soi-disant appelé par le Juste
Celui qui avait jadis été l’héritier du Duc de Danteigne, celui qui avait renié sa couronne parce qu’il était convaincu d’en être indigne, celui qui était parti en exil et qui s’était enrôlé dans la Garde Frontalière pour confronter son destin, allait enfin retourner chez lui afin de libérer ses sujets des griffes du Mal.
Lorsqu’il a déclaré à ses confrères avoir été appelé par le divin, le jeune Robin de Danteigne avait fait preuve d’une éloquence convaincante. Telle étant que la totalité de ses frères d’armes avait fait le choix de se joindre à sa croisade. Ensemble, ils ont alors plié bagage et sont descendus des pics enneigés des montagnes de l’ouest de Mésière.
C’est après quelques semaines de voyages à travers les montagnes et la Forêt de Belmure que la compagnie de Robin de Danteigne arriva sur la berge australe du Lac Rouge, en plein cœur du duché de Mésière. Dès sa sortie de la grande forêt, la compagnie d’hommes et de femmes d’armes se dirigea vers un petit village de pêcheurs abandonné afin d’y monter un campement. Les habitants de la région avaient fui cette dernière depuis la Plainte du Néant et les rafales de vent de brumes qui étaient survenues. Il régnait désormais dans cette contrée un calme désarmant que même les vents dévalant les montagnes ne savaient troubler.
Dès le lendemain de son arrivée dans la région, les commandants de la Compagnie ont envoyé des messagers vers l’est et le sud. Leur mission était de découvrir des villages encore habités et d’annoncer l’arrivée de Robin de Danteigne dans la région. Ces messagers avaient aussi le mandat d’accompagner quiconque voudrait faire ses doléances devant la Compagnie.
Un à un, les messagers sont revenus de leurs voyages avec des témoignages déprimants. Bourgades fantômes, seigneuries abandonnées et serfs laissés à eux-mêmes, famines et pillage aux mains de groupes de brigands.
Finalement, les derniers messagers à revenir au campement de la Compagnie sont revenus en escortant avec eux aïeul et bourgmestres. Comme promis, ces braves ont eux l’occasion de rencontrer Robin de Danteigne et ses commandants. Durant leur audience, ces invités ont rapporté les aléas de plusieurs groupes de mercenaires et de bandits. Il a été fait état que le Duc de Mésière n’avait jamais vraiment fait quoi que ce soit pour quiconque habitant si loin du Château de Haut-Roc. Pire, depuis la Plainte, la région s’était retrouvée plus isolée que jamais par les vents de brumes. Les routes de jadis n’étaient plus sécuritaires et, par conséquent, les citoyens étaient piégés avec leurs tortionnaires. Au cours de l’audience, un dignitaire de l’est de la région a rapporté avoir entendu que les forces ducales de Durance avaient fait une incursion en Mésière par la route commerciale de l’est. Selon ses dires, que lui-même répétait d’un autre, les soldats de Durance feraient des patrouilles au mieux de leurs moyens. Cela dit, les routes n’étant plus sûres, il faudrait une éternité pour que les citoyens de Mésière puissent espérer recevoir l’aide de leurs voisins de Durance. Lorsque tous ont eu la chance de raconter leurs histoires, Robin de Danteigne prit la parole et promit aux voyageurs que lui et ses alliés allaient faire du mieux qu’ils le pourraient pour rendre justice aux brigands qui les abusent. Une fois que tout eût été dit, le gîte a été offert aux dignitaires et ils ont repris la route le lendemain
À leur retour dans leurs villages, ceux-ci auront rapporté que le jeune duc avait une présence emplie de bonté et d’empathie.
Le lendemain du départ des invités débuta la Campagne du Lac Rouge. La Compagnie menée par Robin de Danteigne se sépara en trois divisions et chacun prit la route sous une pluie froide. Leur mission était d’aller débusquer les brigands et de leur faire subir la justice de Brador. Sur son chemin, chaque division avait aussi pour objectif de recruter tous ceux et celles qui voudraient rejoindre la cause de Robin de Danteigne et ses acolytes
La campagne dura quelques semaines durant lesquelles plusieurs batailles sanglantes furent menées. Afin de mener à bien les assauts, les troupes durent occuper des bourgades et même réquisitionner des vivres. Ce qui ne manqua pas de causer frustration et ressentiment. Toutefois, tout cela était pour une noble cause et, malgré la farouche résistance de certaines factions de bandits, la campagne se résulta en un succès retentissant.
De retour dans le campement sur les rives du Lac Rouge, Robin de Danteigne à tenu sous un ciel ennuagé un discours empreint de ferveur devant ses frères et sœurs d’armes. Il pleura les preux ayant perdu la vie, salua ceux ayant survécu et souhaita la bienvenue à ceux s’étant ralliés à sa cause. Le jeune commandant remercia le Juste pour son amour et sa présence. Il déclara par la suite que quelques jours de repos étaient de mise avant de reprendre la route vers Danteigne.
Al’Noc’Tol’Ka, la nouvelle Couronne de l’Ouest (Al’Sharaz)
La route fut longue et périlleuse pour la caravane de dignitaires envoyés par la Couronne drasilhienne au sommet politique organisé par la nouvelle Cour d’Al’Noc’tol. Parmi cette délégation se trouvait l’habituel cadre de diplomates et dignitaires de la Citrine, la Maison chargée des relations diplomatiques du Royaume. Toutefois, fait peu anodin, il était également possible d’apercevoir plusieurs bannières et étendards de la Très Noble Famille du Lazuli. Rare était-ce de voir les Princes Protecteur de l’Immuable aussi loin de leur siège, et les rumeurs allaient bon train sur la raison de cette décision de la Majestueuse Maison de Cornaline. Un honneur d’être envoyés pour cette importante mission auprès de la cour d’un allié aussi crucial pour Drasilhelm? Ou une punition voilée pour l’affront de la Libération des Lampions? Voilà déjà quelques mois que la Colonie Al’Sharazienne s’était consolidée en élevant l’un de ses Hevn Nyrath comme premier parmi les siens, nommant ainsi une figure dirigeante officielle à sa tête.
Le chemin à travers les marais qui reliait le port sur les rives de l’Azurante aux routes de Stalh n’avait rien d’une route à part entière. Parsemée d’orcs Donüngies maraudant encore les marais et traversant plusieurs zones inondées de l’eau marécageuse, elle était davantage un sentier indistinct qu’une route digne de l’ingénierie des Royaumes vinerains. Ce n’est que lorsque le convoi rejoint la route commerciale liant Al’Noc’Tol à la métropole de l’acier d’Hälbert que les dignitaires eurent un répit, rejoignant une route à la hauteur de la noblesse de leur cohorte. De pierres adroitement ciselées, parcourues de canaux drainant l’humidité infâme des marais. En certains endroits l’on reconnaissait même la pierre monolithique ornée de runes complexes et intrinsèques, l’un des secrets les plus jalousement gardé de l’ingénierie des stahliens. Sur celle-ci étaient entrelacées runes et cercles arcaniques, offrant protection et asile aux voyageurs contre les affres de l’Impur et de ses immondices. Tous présents, artisans chevronnés et mystiques aguerris inclus étaient abasourdis par la finesse du travail de taille et de l’incommensurable quantité d’heures et de main-d’œuvre qui avait dû être déployée pour un tel travail, et ce pour une infrastructure aussi peu cruciale qu’une route au milieu d’un marais.
Peu de temps après avoir rejoint cette massive réalisation, le convoi Drasilhien fut rejoint par la cohorte dépêchée par le Uberst, comme prévu par les experts logistiques de la Citrine. Bien vite, la capitale d’Al’Noc’Tol se dressa à l’horizon, une silhouette magistrale de structures défensives, de bazars et de temples hétéroclites. Un havre de sérénité et de propreté dans une forêt lugubre et marécageuse. Tout autour, de larges pans des bois défrichés, servant à aménager les ambitieuses infrastructures d’une citée digne des Crocs d’Hevn en devenir, et d’immenses tranchées couvertes de runes inconnues servant à dévier les cours d’eau et assécher les marais. Cette impressionnante expérience de façonnement de la terre contournait la cité en divers canaux concentriques, à l’exception d’un seul courant, purifié au travers d’un lit de pierres et de sable, passant au travers de la colonie.
Sur de grandes murailles, des rangs complets de Dokkalfars enturbannés de bleu formaient une vigile alerte et immuable, alors que le son d’un grand cor appelait à l’ouverture de la grande porte du Bastion à l’approche du large convoi vinerain et akkariote. À l’appel du cor, une série d’orcs enchaînés portant le voile bleu des cohortes d’esclaves de guerre poussèrent les grandes portes couvertes de runes de cuivre et levèrent la herse hérissée de pieux acérés, avant de former une haie d’honneur, docile et soumise sous le regard impérieux de leurs contremaîtres. Le spectacle n’était nullement hasardeux ni anodin, une claire démonstration de force et d’ingéniosité du peuple des dunes, qui sans nul doute ne serait que la première d’une pléthore hautement chorégraphiée.
Une fois dans la cité, un Kai’Dama portant un turban rouge vif et profond, orné de gemmes, vint à eux, entouré de Damas et d’orcs vêtus d’ amples toges noires opaques, enchaînés au cou d’un collier d’or. Seuls leurs regards étaient visibles sous la lourde étoffe, leurs carrures et impressionnantes musculatures étant le seul trait qui trahissait leur race. Une présentation formelle fut exécutée par les dignitaires de Drasilhelm et de Stahl avant que l’Al’Sharazien ne présente formellement l’hospitalité de sa nation à l’assemblée devant la garde en parade. Il s’en suivit une escorte jusqu’à la Citadelle de l’Hevn’Nyrath’Ka. Celle-ci commença par un gigantesque dédale autour de la colonie, formé de remparts exigus et des ruelles formant un labyrinthe hérissé de pièges et de cul-de-sac, chaque mètre conçu et planifié pour favoriser une seule chose: diviser et désorienter une force assiégeante pour mieux l’écraser.
Une fois au sein de la cité en elle-même se dressaient deux grands bâtiments, s’imposant par leurs statures sur le reste d’Al’Noc’Tol. Le premier, par sa parure ostentatoire, était fort visiblement le temple dédié aux Prophète Hevn et au Dogme de l’Éternel. Le deuxième, contigu au premier, était toujours en construction et portait en son sommet une immense pièce de Brumeacier, provenant vraisemblablement du Fendeur de Brume capturé par les forces vineraines, autrefois connue comme la Lance d’Hérion. Sous la supervision de Dokkalfars portant le turban brun et l’autorité de fouets de peau de lézard des marais, une masse presque incalculable d’esclaves s’efforçait à ériger l’immense citadelle du nouveau dirigeant. La colonie employait-elle réellement une telle force ouvrière constamment à l’ouvrage, ou s’agissait-il d’une autre mise en scène pour se targuer de sa puissance?
L’escorte continua jusqu’au temple, où des appartements avaient été préparés pour accueillir les deux délégations royales, alors que l’Hevn’Nirath’Ka s’apprêtait à les recevoir. Les drasilhiens, habitués de ces démonstrations, savaient pertinemment que cette attente ne servait qu’à souligner l’ascendance du souverain sur ses invités. Ainsi, dans l’espace partagé par les deux convois, la diplomatie débuta sans attendre, alors que des discussions de droits commerciaux sur Hëlmgard et du futur de l’occupation de Laverne allaient bon train. Alors que les heures passaient, un service de victuailles et de thés aromatisés fut servi par de jeunes Damas. Toutefois, en quittant la pièce, la porte fut sciemment laissée ouverte, laissant s’immiscer dans l’antichambre le son d’une cérémonie et de prières. Dans un chant dokkalfarique ancien guidant une grande méditation, les Al’Sharaziens portaient louange à la grandeur et la rigueur des Dogmes de Vineren. Leurs supplications se terminant par l’invocation de la bénédiction d’Hevn, vivant Prophète de la Sage Dame.
S’en suivit encore plus d’attente, jusqu’à ce qu’une nuit d’encre ne se lève. Enfin, le Kai’Dama qui les avait accueillis vint les convoquer les délégations, l’audience devant le trône du nouveau monarque étant prête à débuter. Au sein des méandres du palais, les dignitaires eurent l’occasion de voir, par des portes entrouvertes et des commissures, de petites assemblées de Dokkalfars enturbannés de vert qui semblaient étudier d’étranges totems d’ossement tribaux provenant directement des marais conquis..
Vint finalement le grand hall d’audience. Une grande salle ouvragée où pesait une atmosphère lourde et oppressante d’encens et de parfums. De chaque côté de la salle étaient disposés d’immenses arrangements de coussins et de soieries où siégeait l’ensemble des courtisans, cadres et bureaucrates de la cour l’Hevn’Nyrath’Ka. Au-devant, une estrade complexe servait à surplomber l’assemblée de par le trône à son sommet. Chaque étage portait les conseillers de l’Hevn’Nirath’Ka, les plus hauts étant plus proches de sa faveur. Au bas de cette estrade, un tapis dédié aux visiteurs, garni avec des coussins de soie qui servait à s’agenouiller.
Sur le trône siégeait le premier parmi les Hevn’Nyrath d’Al’Noc’Tol, un Dokkalfar au visage basané et ridé par les siècles dans le désert, dont le rictus froid et sévère montrait une rigueur et une férocité forgés par des années de conflits. S’inclinant bien bas, il invita une Dama à venir servir une petite coupe aux invités et aux membres de l’esplanade. Dans une petite coupe d’argile se trouvait un breuvage à l’odeur âcre et relevé, au fond duquel se trouvait un petit scorpion noyé dans l’alcool. Confiant, le suzerain des marais porta un toast à l’hospitalité et aux Voies, et tous d’un même mouvement prirent le contenu de la coupe. Le sentiment de boire du feu prit par surprise les dignitaires étrangers. Bien vite, les Stahliens regrettèrent leurs lourdes armures alors que les Drasiliens luttaient contre la sueur menaçant leurs impeccables maquillages. Habitués à l’exercice, les dokkalfars du désert tenaient leurs contenances, leurs tenues légères accommodant l’inconfortable chaleur. Une dernière démonstration de force avant d’ouvrir officiellement les pourparlers.
Pendant plusieurs heures, des échanges formels et courtois prirent place au sein de la Cour du Maître des marais. Le Sujets du droit de Conquête en Laverne fût approché, les conquérants du désert allant jusqu’à prétendre mériter l’ensemble de la Principauté de Sardoine pour leurs apports décisifs dans la victoire contre l’envahisseur forsvarite. D’une main de maître, les dignitaires Drasilhiens purent contrer cette prétention, sans pour autant réussir à mettre fin à cette position. Il fut décidé que cette question serait réglée dans une ronde de négociations bipartite, sans la présence des diplomates stalhiens, ennuyés par une question ne les concernant pas. Il s’en suivi plusieurs discussions commerciales et militaires, incluant la fin de la reprise des territoires du Royaume drasilhien des mains des chiens d’Hérion, ou encore la réponse à la rupture du Traité d’Argent. La délégation de Stahl rappela de façon catégorique que, malgré la myriade d’opportunités diplomatiques que cette rupture engendrait, il serait plus que dommageable de faire confiance au Roi d’Argent, tant pour la fourberie démontrée par sa ligne que pour les dommages irréparables qui seraient causés aux relations diplomatiques avec la Monarchie d’Acier.
Une fois les échanges terminés, les respects et reconnaissances données à la nouvelle suprématie hevnite d’Al’Noc’Tol, les dignitaires reprirent la route vers leur patrie respective. Il est dit que sur la route, un dernier sujet continua d’alimenter les discussions entre stahliens et drasilien dans le tronçon de route partagé par les alliés ancestraux. Un sujet presque oublié, qui avait refait surface momentanément au cours des discussions diplomatiques: le Décret de l’Ouest. Ce projet, qui avait pris naissance en Rivesonge avant la Plainte parlait d’une union des trois Dogmes, et des Principautés adeptes des Voies de la Grande Prophétesse, axé sur la protection des Malandres à Belfort, l’exploration des mystères du continent, et la réunification des Infidèles par-delà les eaux. À l’époque rapidement balayée comme une incongruité venant des aventuriers d’une terre lointaine en mal d’alliés, il n’en restait pas moins un sujet de discussion animé. Une telle initiative aurait sans l’ombre d’un doute comme solde l’aliénation des nations de l’Est, qui ne pourrait justifier la conservation de liens diplomatiques avec les nations de l’Ouest . Les vinerains seraient-ils capables de composer avec les affres de cette rupture en relations internationales? Sauraient-ils montrer un front uni capable de tenir tête aux nations plus riches et populeuses de l’Est? Cette isolation sonnerait-elle le glas des états de la Grande Prophétesse? Autant de questions, et même davantage, restaient sans réponse. Cependant, une chose était certaine. Sans une démonstration forte de ses initiateurs en Rivesonge, les différentes couronnes ne verraient en ce projet qu’une série de clous destinés aux cercueils de leurs Royaumes et de leurs identités culturelles et spirituelles propres. Dans le fragile écosystème politique d’Élode, un tel acte d’Union n’était pas sans rappeler la Guerre d’Unification de la Marche Exilée, et de ses résultats désastreux pour la confédération disparates de duchés.
Troisième évènement
La légende du Tranche-Brume (Rivesonge)
Par une journée pluvieuse dans la ville de Fanst au Royaume de Stahl, l’auberge de l’Enclume était bondée. Un vieil orc aux cheveux blanc installé confortablement sur le bord du feu est observé par une douzaine des siens, plus jeunes. Tous venues ici pour l’entendre raconter l’une des innombrables légendes qu’il est le seul à si bien raconter.
« Nombreux sont ceux qui maudissent l’Empire Mévosien. Sa grandeur, sa puissance et son ambition le mèneront à sa chute et au cataclysme que fut l’année sombre. Il est vrai que l’Empire avait ses défauts, mais il était, dans bien des domaines d’une ingéniosité et d’un savoir-faire que les autres royaumes d’Élode n’ont encore jamais égalé.
L’un des domaines où il se surpassa est sans aucun doute le mysticisme et plus précisément, la conjuration afin de faire face aux créatures et autres abominations se trouvant dans les brumes.
La création d’artefacts et d’armes utilisant cette magie sont parmi les trésors les plus rares à ce jour et la raison pourquoi tant de royaumes envoient des regroupements en Rivesonge afin de chercher les vestiges de ce passé.
Voici la légende de l’une de ces armes, celle que l’on surnomma Tranche-Brume.
Alors que l’Empire était en plein essor et que rien ne semblait pouvoir l’arrêter, une organisation spécialisée dans les arts mystiques, les artefacts et les connaissances des créatures de la brume… ici, les versions de cette légende ne s’accordent pas. Certains mentionnent une des branches de l’Église Bradorienne, l’Ordre de Ste-Ilya, et d’autres parlent d’une organisation secrète, criminelle même, les Tailleurs de Brume. Je n’ai aucune idée de la vérité dans ces deux versions, mais ce n’est pas vraiment important pour la suite de l’histoire… Bref, ce regroupement de mystiques travaillait sur une arme qui serait capable de détruire de manière permanente un Habitant de la brume !
Il ne s’agissait pas d’une mince tâche, car pour pouvoir créer une telle arme, non seulement il fallait une grande quantité de matériaux très rares et dispendieux, mais il fallait aussi pouvoir avoir accès à une entité de la brume. En effet, seuls les grands mystiques connaissent ses secrets aujourd’hui, mais l’art de la conjuration créé par les Mévosiens s’appuyait sur le fait d’utiliser la puissance de la brume contre elle-même. Pour pouvoir détruire un Habitant, il fallait donc utiliser sa propre puissance contre lui. Ce “Vol” est donc essentiel pour la réussite du projet, mais peut s’avérer mortel pour les mystiques qui devaient réaliser cette action. Isoler la résonance d’un Habitant ne peut se faire lorsque celui-ci est encagé, et qu’il ne peut utiliser son influence sur vous.
Les détails sur comment ils réussirent à avoir accès à l’Habitant en question ne sont pas parvenus jusqu’à nous, mais il leur fallut sans aucun doute utiliser des Garderunes et que plusieurs grands mystiques soient présents pour réaliser cet exploit.
L’arme choisie pour recevoir la puissance de l’Habitant fut une longue épée à deux mains, faite dans un mélange de Fer argent et de brumite en plus d’avoir reçu de nombreux enchantements. Déposé sur un socle de pierre, l’enchantement fut fait dans le respect des règles de l’art. Aucune faute ne fut commise, hormis celle d’avoir sous-estimé la puissance gigantesque de l’entité de la brume.
C’est alors que le rituel approchait de sa complétion et qu’une partie de l’essence de la créature était transférée dans l’arme que l’épée se déforma. Non pas comme sous les coups du marteau du forgeron, mais comme si le métal s’étirait et prenait de l’expansion. Les cercles de runes faits à la perfection et les incantations prononcées avec précisions étaient plus solides encore que le Fer argent enchanté qui fut le premier à défaillir dans le procédé magique. La chaîne se brise toujours à son maillon le plus faible. L’épée, tordue par la puissance de l’Habitant de brume, prit une taille disproportionnée. Aussi longue qu’un homme dans la fleur de l’âge et aussi large qu’un bouclier, l’arme était maintenant inutilisable. Il faudrait un géant ou un golem pour manier une telle épée !
Le rituel terminé, l’Habitant toujours prisonnier du piège des Mévosiens voulu tenter quelque chose pour se libérer. Sans pouvoir expliquer comment, des doubles de l’Habitant se matérialisèrent à l’extérieur de la prison arcanique dans laquelle la principale engeance se trouvait toujours. Ces doubles prirent d’assaut le laboratoire mystiques. Les érudits en place, épuisés par le rituel qu’ils venaient de faire et en manque d’énergie magique, ne purent faire face efficacement à ces spectres ! Des dizaines furent tués ce jour-là. Ce qui devait être un grand jour pour les découvertes mystiques devint un carnage sanglant, un jour que l’on voulut oublier.
La prison fut éventuellement dissipée, et les spectres, dans un éclat de lumière mauve, disparurent du laboratoire.
Tranche-Brume, toujours sur son socle de métal, ne contenait pas suffisamment d’essence de l’Habitant pour être efficace. Mais l’Habitant y avait été lié, et ce que les quelques mystiques toujours en vie purent observer, c’est qu’une signature avait été laissée sur l’épée, ce qui pouvait toujours faire d’elle un outil contre l’Habitant en question.
Pour une raison obscure, possiblement car il s’agissait là d’un rituel qui n’avait pas été approuvé par l’Empire, les mystiques voulurent cacher le fruit de leur expérience. Tranche-Brume fut brisé en onze morceaux qui furent cachés dans divers lieux secrets, pour n’être jamais réunis à nouveau.
À moins bien sûr que les morceaux soient tous retrouvés et assemblés, alors seulement à ce moment, une nouvelle légende pourra débuter.
Voilà l’histoire de Tranche-Brume, l’épée qui jamais ne fut utilisée sur la brume… j’imagine qu’il s’agit là d’un bien piètre nom pour une arme sans prouesse martiale. Bref, vous raconter cette histoire m’a donné soif, qu’on m’apporte une bière ! »
Alors qu’un employé de l’auberge de l’Enclume apportait une bière au vieux conteur, source inépuisable d’histoire et de légende, la pluie continuait de tomber sur la ville de Fanst. Ce que le conteur ignorait par contre, c’est qu’à des lieues de là, dans le duché de Valterne, des morceaux de Tranche-Brume avaient refait surface et étaient en possession d’individus vivant dans un petit village du nom de Rivesonge.
Le Décret de la Restauration (Drasilhelm)
C’est au sein du grand hall du Palais de la Sardoine, sous les hautes voûtes baroques constellées de gemmes, arrangées pour représenter la voûte céleste que se réunirent les membres de la Maison maîtresse de Laverne. Au centre de l’immense pièce, tel un perchoir imposant et majestueux, le trone de la Principauté de Sardoine, positionné sous la massive stelle de marbre blanc, finement ouvragée et serties de diamants et de pierres de lune, qui représentait l’Astre de Minuit, symbole de la Divine Prophétesse. Sous ce ciel de joyaux et de gemmes, étincelant et scintillant à la lumière des torches arcaniques qui baignaient la scène d’une douce lueur argentée, le Conseil de la Sardoine était réunit, assis autour de l’imposante table de marbre noir sur laquelle était décidé le futur de la Principauté entière. Le trône princier, seul siège inoccupé, semblait surplomber les dignitaires de la Maison du Crépuscule de son impérieuse présente, et jetait sur la scène un air d’austérité, alors que l’atmosphère au sein de la salle était palpable. Tous, réunit en ce jour, connaissait le dessein de cette réunion extraordinaire, et personne en ce lieu ne pouvait s’empêcher de sentir les serres acérées et glaciales du deuil et du désespoir ceindre leurs coeurs, alors que les regards de tous présents étaient inexorablement attirés par la place restée vacante.
Car nul ne pouvait ignorer ou nier cette sombre réalité; Kaspart le Juste, de la Valeureuse Maison de Sardoine, Prince du Crépuscule et Protecteur de Laverne, n’était plus. Fauché par les lances des troupes du général Aurelius Valente dans sa fuite de la capitale de la Principauté, après 3 longues années de siège, subissant assauts et affres de la Plainte du Néant elle-même. Ainsi s’éteint le parangon de la cause humaine en Drasilhelm, alors que le suzerain de Laverne la Jeune, prit à revers par la ingénieuse manoeuvre du commandant forsvarite, dut se résoudre à mener contre les forces cyriannes une charge désespérée, fin de permettre aux contingent d’ingénieurs, d’artisans et d’autres civils accompagnant sa petite troupe de fuir le massacre. Nulle reddition demandée, nulle offerte, alors que les deux camps reconnaissaient la dimension meurtrière du conflit les opposant. Une Guerre d’un autre Âge, un conflit qui naquit par un régicide, par la destruction d’un savoir qui jamais plus ne saurait être amassé en ce monde. En ce jour, dans ce nouveaux chapitre de la Grande Guerre alfarique, Fidèles comme Infidèles comprenaient que nulle paix ne saurait voir le jours sans l’extinction permanente de l’une des deux races, de l’un des deux Lègues; le Rêve d’un Monde sans Brume, ou l’Ascension d’une Guerre sans Nom. C’est dans cette optique que le Prince du Crépuscule, certains murmuraient, avait sonné la charge, son cœur dénué de doute. Et c’est sans hésitation que sa garde rapprochée, ses plus loyaux soldats, se seraient positionnés en une ligne droite et ordonnée, de lances hérissées et de fiers destriers, centrés autour de leur Prince. Puis, chaque homme et femme d’arme de la Sardoine emboitèrent le pas, résolus à n’opposer à la marée forsvarite devant eux qu’une résistance, ardue, stoïque et inflexible, le regard de chacun habité par une flamme impétueuse et insurgée. Il était raconté dans les ballades que cette Charge du Sacrifice fit trembler la terre, et que la violence du choc des deux lignes fut si violente, que sa clameur aurait égalé le hurlement déchirant de la Plainte du Néant.
On dit qu’en ce funeste jour, le destrier de Kaspart fendit les lignes cyriannes tel une lame la chair, et que la longue lance de ferargent bardée des couleurs d’ocre et d’orange endeuillit plus d’une vingtaines d’éplorés de Cyriande, alors que, toute retenue ou prudence ayant quitté son esprit, le Prince fondait sur les fameuses phalanges de condottiere des Cités Libres. C’est cette meurtrière bravoure qui, toutefois, vint mener le vinerain à sa perte, alors que, sans crier gare, une lance, toute aussi adroite, agile et décorée, vint s’enfoncer au sein du torse du Prince. Fracassant le splendide collier orné de sardoines et de perles, perçant la éblouissant et ouvragée cuirasse de cuivre noir, déchirant les régaux habits de soie filés d’or, pénétrant la chair couverte de cicatrices et d’echymoses et pulvérisant la cage thoracique, avant de se loger au sein du coeur même du Souverain de Laverne. Fauché de sa monture, il est dit que Kaspart frappas lourdement le sol, sa respiration laborieuse, alors qu’autour de lui faisait rage le conflit. Son regard porta vers le ciel, tandis que le soleil approchait lentement son zénith, baignant le champ de bataille de ses rayons cuisants. Et que la dernière image qu’il entrevue, avant que de son dernier Souffle il n’atteigne l’Ascension, fut la forme de Carmello Cyriel, inspectant la dépouille du Prince du Crépuscule, la hampe brisée de sa lance encore en main, et observant le fer de lance saillant du torse de Kaspart le Juste de la Valeureuse Maison de la Sardoine.
Tous présents connaissaient par cœur les récits de cette journée fatidique, alors que pour la seconde fois dans ce nouveau conflit, un Prince Protecteur du Royaume de Drasilhelm voyait son Essence retourner à la Brume. Cette atmosphère morose et oppressive qui planait sur l’assemblée ne fit toutefois rien pour empêcher le processus solennel et hautement symbolique en cours, alors que le Conseil de la Sardoine se réunissait, devant les personnalités influentes de la Maison et de ses vassaux, afin d’élire et d’entériner celui ou celle qui deviendrait Prince du Crépuscule. Normalement un processus aisé et sans péripéties, le doute planait toutefois sur la procédure actuelle. Les regards se tournaient lentement vers celle que Feu Kaspart avait désignée comme son héritière, sa fille de Sang Terezia de Sardoine. Toutefois, celle-ci, du haut de ses 24 années de vie, était encore jeune et sans grande expérience en matière de politique, d’administration ou de stratégie militaire. Ainsi, l’incertitude planait sur son Ascension au titre de Princesse de Sardoine, elle qui pourtant avait dévouée sa vie à suivre les traces de son estimé père et à apprendre l’art de régner. Tandis que la jeune dame, révélée par l’ouvertures des larges portes de chêne couverte de parures d’or, amorçait la cérémonielle marche vers le majestueux trône vacant, elle ne put que sentir en elle monter une angoisse grimpante, alors que sur elle se posaient non seulement les regards de ceux qui déciderait de son destin et de son rôle au sein de la Maison, mais également de tous ceux prêt à s’avancer et à contester son droit à la charge pour laquelle sa vie durant elle s’était préparée.
Entourée de la garde d’honneur de sa Maison, Terezia effectua une lente procession, conçue pour apporter gravitas et ascendance à sa prétention au trône, chaque instant ou elle conservait l’attention de l’audience, un argument supplémentaire pour asseoir sa légitimité. Tel un lent défilé funéraire, endeuillée mais fière, l’Héritière de Kaspart et son entourage parcoururent la grande allée jusqu’au centre de la pièce, où siégeaient le Conseil. Un à un, la jeune Dame salua les représentantes des diverses factions au sein de la Maison, ainsi que les aïeuls dont la Sagesse et l’expérience rendait incontournable leur avis dans tout ce qui a trait aux affaires de la famille. Chacun de ces individus, Terezia le savait, cumulait davantage d’années de services rendus qu’elle n’en avait connus en Élode. Et ceux-ci n’étaient pas sans reconnaître qu’elle était encore néophyte en toute chose de la cour, n’ayant fait son entrée officielle à la cour drasilhienne que 4 ans auparavant. Toutefois, pour faire honneur à la mémoire de son géniteur, elle se devait aujourd’hui de remettre à leur jugement et de se montrer digne, magnanime et impérieuse, afin de prouver à ses détracteurs qu’elle méritait de porter le Fardeau de Droiture, comme son père avant elle.
Une fois les formalités effectuées, elle gravit les marches menant au trône qui était maintenant le sien, et pour lequel elle devrait mettre en œuvre l’entièreté de sa verbe politique afin de le conserver. D’un mouvement de main gracieux et élégant, elle salua la foule venue assister à son couronnement, repérant déjà les regards avides de ceux qui contesteraient son Ascension. D’une voix cristalline, elle s’exprima:
‘’Vous tous, gens de Sardoine, mon sang et ma famille. Gens d’Améthyste, nos plus fidèles alliés. Gens de l’Ambre, nos yeux et nos oreilles. Et gens de Citrine, garants de notre paix et de notre essor. Je vous accueille en cette demeure, comme feu mon père, Kaspart de la Valeureuse Maison de la Sardoine, Prince du Crépuscule et Protecteur de Laverne, l’a fait tant de fois. Je vous accueille en ce jour de passation du pouvoir, alors que la charge de Protectrice de Laverne est drapée sur mes épaules, et que la couronne princière est apposée sur ma tête déjà foisonnante des besoins de cette Principauté et des devoirs à encourir. Car je suis celle que Feu mon père désignait comme son héritière il y a de cela près d’une dizaine d’années, et déjà, je suis consciente de l’ampleur du fardeau qui m’attend. Mais n’ayez crainte, peuple de Sardoine, que je n’ai nul doute que mon être est prêt à relever avec brio cette tâche faramineuse. Car en accord avec les enseignements de la Prophétesse, depuis ma tendre enfance je me prépare pour ce rôle. La Clarté qui anime mon esprit, et la Sagesse qui me fut impartie depuis tant d’années par tant de tuteurs chevronnés. Je jure solennellement d’être une Guide pour cette Principauté, et de mener les Infidèles que nous sommes sur le chemin de l’Ascension.’’
Devant ce discours majestueux, calme, concis et assuré, une vague de soupirs d’approbation se fit entendre, alors que plusieurs étaient rassurés de la qualité du métal dont la jeune suzeraine en devenir était faite. Toutefois, alors que Terezia reprenait lentement espoir d’une résolution simple et expéditive de cette affaire, une série d’applaudissements, provenant d’une unique paire de mains se fit entendre, stridente et envahissant la pièce. Doucement se leva le frère du défunt Prince, Auguste, surnommée la Lame de Sardoine, et le cœur de la jeune fille sembla se glacer dans son torse. Son oncle, commandant chevronné de la Confrérie Ardente, garde d’honneur des souverains de Laverne, se tenait maintenant devant elle, un sourire moqueur et arrogant aux lèvres, la dévisageant d’un air satisfait.
‘’Bien parlé, nièce’’ dit l’homme au travers de sa barbe claire, roulant ses épaules sous la tunique aux couleurs de brasier, finement coupée et parfaitement ajustée qu’il portait. ‘’Toutefois, je crois qu’il est présomptueux de vous nommer vous-même celle qui reprendrait les rênes de notre Maison des mains encore tièdes de mon frère!’’ Continua-t-il, l’audace de la familiarité qu’il employait et de l’allusion à la tragédie de Sinäv faisant vibrer l’assemblée de murmures et d’étonnement.
‘’Sieur de Sardoine’’ exclamat le patriarche du Conseil, le plus vieux membre de la Maison du Crépuscule, ‘’Comprenons-nous que vous souhaitez disputer l’Ascension de Dame Terezia, en accord avec les voeux de votre défunt frère, en ce jours?’’
‘’Je le souhaite, Sage Damien. Voyez-vous, non seulement ma nièce est-elle atrocement jeune pour assumer l’énorme fardeau de la souveraineté d’une Principauté, mais elle n’a également jamais prouvé son adresse politique lors de la gouvernance de l’un ou l’autre de nos fiefs. Comment pouvons-nous donc, vraisemblablement, assumer que sa désignation par Kaspart soit en récompense de son mérite? Comment pouvons-nous être certain que notre Prince voyait en elle le futur de notre Principauté, et non une fille de sang en mal de place et de reconnaissance en ce monde. Mon frère était un père formidable et attendri pour ses filles. Là ou ce n’est nullement un défaut, et ou je ne saurais trouver un seul défaut de caractère à l’une ou l’autre de mes nièces, je ne crois pas que l’amour d’un père soit une raison suffisante pour confier à une fille l’entièreté d’une Principauté! En ces temps troublés, en cette période d’après-guerre, c’est un meneur de femmes et d’hommes qui doit succéder à mon frère. Un homme qui, depuis des décennies, prouve sa valeur sur les champs de bataille et dans les halls du pouvoir! Quelqu’un qui sache défendre nos terres et nos gens, et dont le fil politique est acéré et tranchant! Les questions de cette ère seront réglées par le sang et l’acier, et il est de notre devoir de choisir un Prince capable de porter ce fardeau!’’
Tous dans l’assemblée voyaient venir la déclaration qu’Auguste s’apprêtait à faire. Alors que le commandant militaire entonnait son discours galvanisant, Terezia vit avec effroi la foule converser à voix basse, un air convaincu et intéressé couvrant les divers visages devant elle. À son horreur, elle surprit les membres du Conseil se retourner entre eux et discuter, toute surprise absente de leur visages. Auguste, semblait-il, avait adéquatement préparé le terrain pour sa grandiose entrée. Elle tenta vainement par trois fois de rappeler l’assemblée à l’ordre, mais chaque fois, sa voix fut enterrée par les multitudes de conversations s’activant au travers de la salle d’audience. Auguste, d’un air complaisant, dévisageait sa nièce, confiant du succès de sa prise de pouvoir. À l’orée de la défaite, Terezia sentit en elle monter le désespoir.
‘’Si le sieur de Sardoine croit aussi fort à cette fanfaronnade à peine voilée de son ego, peut-être souhaite-t-il que cette noble assemblée quitte la pièce pour lui offrir l’intimité nécessaire à ce qu’il puisse terminer son auto-gratification en toute pudeur?’’
L’ampleur et la force de la voix, venant du fond de la pièce, vint terrasser toute conversation au sein de la pièce, alors que tous se retournèrent pour apercevoir Emma de Sardoine, l’Hécatombe de Sinäv, la Fureur du Crépuscule, vêtue de son habituelle armure rutilante et ouvragée, sa longue cape d’ocre volant derrière elle à mesure qu’elle approchait de son oncle avec son habituelle marche décidée.
‘’Dame de Sardoine!’’ s’écria le patriarche, ‘’Dois-je vous rappeler l’aspect solennel de cette audi…’’
‘’Et dois-je vous rappeler la nature officielle de l’ordre princier qui nomma ma sœur comme seule héritière de feu mon père, Damien? Peut-être l’avez-vous oublié alors que vous vous vautrez dans la nouvelle villa que vous obtinrent de la générosité de mon oncle, dans une ville qui fut reconquises par le sang, la sueur et les larmes de MES troupes?’’ Coupa Emma, forçant le vieil homme à se rasseoir d’un regard perçant et impérieux.
‘’Ma nièce, allons, il n’est nul besoin de lancer des accusations mensongères issues de votre habituelle rage!’’ Rétorqua Auguste d’une voix qui se voulait amusée.
‘’Oh, ma foi, n’était-je pas censée révéler votre acte de soudoiement mon cher oncle? Devrais-je mentionner les bourses que vous avez remises au Magnat Kelso, ou au Capitaine Kalevi? Ou à vos promesses aux conseillers Antero et Mikael? Je vous en pris mon oncle, dites-moi lesquels de vos actes irrévérencieux je devrais taire, car croyez-moi, je pourrais en citer jusqu’à ce que l’Astre de la Prophétesse se lève puis se couche.’’ Explosa la Capitaine, alors que son homologue semblait blanchir à chaque nouvelle transgression listée. De leur côté, les membres du Conseils déjà mentionnés arboraient des mines dépitées, alors que personne n’osait interrompre le courroux légendaire de la Fureur du Crépuscule.
‘’Comment OSEZ-VOUS vous présenter ici, dans les halls de notre Maison, et remettre en cause l’intégrité et le jugement de mon père, alors que, pour vous paraphraser, son corp est encore tiède. Vous qui n’avez pas levé une seule lame dans la défense de notre Principauté depuis ma naissance, alors que votre frère à tout sacrifié pour préserver la vie d’une poignée de ses gens. Vous, qui levez la main non seulement sur une femme, mais sur votre fiancé, membre de l’ancienne maison royale de surcroit, et avez le CULOT d’user de magie alfarique pour masquer vos vices! Vous, qui vous pavanez dans les jardins construits par mon père et protégés par sa valeur! Vous, Capitaine de la Garde d’Honneur, qui reléguez votre armure qui jamais ne connut une simple égratignure pour le surcot d’un courtisan. Vous bafouez le nom de notre Maison de par votre simple existence continue, et chacune des années ou elle n’est pas Libérée du fardeau que vous êtes est un nouvel affront à la Perfection de la Prophétesse. Vos allures de grandeur sont aussi vides de substance que votre bourse personnelle. Là où autrefois vous étiez connu comme la Lame de la Sardoine, vous n’en êtes aujourd’hui que le Fourreau, et je plains votre promise le soir de votre union!’’
Avec la fin de cette tirade, l’assemblé éclata de rire, alors qu’Auguste, dont le teint normalement d’albâtre ferait l’envie de tous tisserands tant la teinte écarlate était prononcée, se rassit, le regard bas et les épaules affaissées. Ignorant l’hilarité de la foule, Emma s’avança, cette fois vers sa soeur de sang, avant de s’agenouiller devant elle, et de sortir de son bagage le Fardeau de Droiture, le sceau de sa Maison, et de le tendre cérémonieusement à une Terezia complètement abasourdie par la situation.
‘’Votre Éminence, Terezina la Vertueuse de la Valeureuse Maison de Sardoine, Protectrice de Laverne, sang de mon sang, laissez-moi être la première à vous jurer la fidélité et l’obéissance qui sied à votre rang, et vous offre le Fardeau de notre famille, recueillie de la dépouille exsangue de notre père, en guise de gage de ma loyauté intarissable. Il serait également mon intime honneur de vous proposer ma candidature pour être nommée Capitaine de votre Garde, alors que le précédent fut quelque peu… abîmé lors d’un récent voyage.’’ déclara Emma, d’une voix dénuée de toute la fureur et la hargne qui étaient son habitude, au contraire d’un ton contrit et respectueux, où il était possible de déceler une larme de douceur. Elle enchaîna, portant un regard irradiant la fureur pour laquelle elle était légendaire: ‘’Sachez que si vous m’accordez cet immense privilège, je n’aurai de repos que lorsque j’aurai éliminé tout murmure de dissension et de remise en question de votre légitimité.’’ Sur cette menace à peine voilée, Emma de Sardoine reprit sa posture prostrée, attendant la réponse de sa sœur cadette.
Reprenant ses esprits, celle-ci répondit d’une voix douce et aimante: ‘’Relève-toi, chère sœur, toi qui m’as tant appris et tant confié. Tes services à notre défunt père et notre fière Principauté sont tels, que dorénavant je t’interdit de s’incliner en ma présence, ou en la présence de toute personne ayant pour domicile ma… notre Principauté. C’est avec élation que je reçoit tes voeux de fidélité et de service au sein de ma garde, mais c’est avec un désarroi infini que je me doit de refuser de te nommer ma Capitaine.’’ Alors que le visage d’Emma se fendit d’un rictus d’incompréhension, et que la foule explosa à nouveau en murmures, la nouvelle Princesse de Sardoine reprit.
‘’Debout, Emma, fille de Kaspart le Juste. En ce jour, je souhaite proclamer un nouveau décret, qui me fut soumis par le clan Tolomenni, patron de la Guilde des Ambres, et qui fut entériné par la Caste du Trigone et par le Consule du Joyau. En ce jour, j’appose mon sceau, récemment récupéré, sur le Décret de la Restauration, afin de donner à notre Maison les moyens de rebâtir notre Principauté, encore plus grandiose, spectaculaire, et sécure que jamais. Et, par le même Acte, je souhaite décerner le titre de Maréchale du Nord à ma sœur et commandante ici présente, Dame Emma de Sardoine, Fureur du Crépuscule, Hécatombe de Sinäv, et dorénavant Maréchale du Nord. Lève-toi, et retourne toi vers les gens qui seront et ton fardeau, et ta récompense.’’
Alors qu’Emma obtempéra, une rare expression de surprise habita son visage, alors que sa sœur apposa les mains sur ses épaules recouvertes de plaques d’acier reluisant. D’un sourire charmeur, Terezia continua d’une voix forte;
“Que tous ici soient témoins de la puissance des Liens du Sang, et que tous ici sachent que Dame Emma de Sardoine auras dorénavant la charge de collecter la taxe de la Restauration, afin de bâtir un réseau de fortifications et de postes avancées pour s’assurer que plus jamais un Fidèle ne seras en mesure de menacer toute personne en nos terres, qu’il ne soit un simple paysan, ou un fier Prince.’’
C’est une Emma émue qui fit face à une foule obnubilée, qui bientôt explosa en célébrations et en ovations devant le charisme de Terezia et l’espoir ainsi insufflé dans leurs cœurs meurtris par des années de conflit.
Les envoyés de la Manticore et de l’Hydre (Noc’Tol)
On dit à travers Élode que les Marais de Noc’Tol sont la demeure de dangereux périls autant au niveau de la faune que de la flore. À cet endroit, les lois de la nature sont impitoyable. Au-delà, des différentes créatures exotiques qui habitent le territoire et menacent les voyageurs, les courants de Brume y sont omniprésents. Toutefois, avec la venue des colonies Al’sharazienne et leur connaissance mystique sur l’altération de l’environnement, cet écosystème a été altéré, déstabilisant le fragile équilibre des lieux.
En Noc’Tol, depuis des centaines d’années, la plupart des tribus d’orcs Donungies habitant l’est du marais ont été traquées et utilisées comme esclaves en Stahl et parfois en Drasilhelm. Depuis la Plainte du Néant, l’expansion du clan Al’Morzad a accéléré le déplacement des populations locales. Quelques tribus réfractaires en bordure du fleuve de l’Azurante tentèrent de résister, en vain.
Certaines tribus plus sages ou docile envers Stahl optèrent pour se ranger du côté du Royaume d’Acier plutôt que de faire confiance aux disciples d’Hevn. De ce fait, selon plusieurs érudits, les populations des orcs barbares libres des Marais de Noc’Tol semblent être au plus bas qu’elles ne l’ont jamais été depuis l’incursion des Tierisch, ces orcs violents des landes désertiques ayant autrefois envahi et dévasté le sud-ouest d’Élode.
En ce qui touche l’ouest de Noc’Tol et le sud des Cordilères du Malandre, outre l’entrée nord communiquant avec Hällbert, très peu de traqueurs et explorateurs ne se sont aventurés profondément dans la région au sud depuis le dernier siècle. Depuis quelques décennie, il était chose commune de croire que cette zone n’était pas habitée par quelconque culture intelligente, outre les invasions des barbares Tierisch. Cette hypothèse fut toutefois balayée en l’an 95 lorsqu’une délégation de missionnaire de Bürgholm s’enfoncèrent témérairement au sud des Cordillères. Là-bas, ceux-ci purent interagir pendant quelques jours avec l’avant-garde d’un clan de Dönuniges se proclamant de la Ligue de Stridaï. Dû à la réputation de Stahl, les dignitaires de Bürgholm ne purent pas côtoyer longuement les orcs sur leur territoire. Malgré l’interaction plutôt tendue avec les barbares, les émissaires stahliens purent rapporter leur découverte à leur Hochberater. Dans leur échange avec la tribu, les stahliens saisirent que ces cyclaires semblaient pratiquer un art mystique plus développé que la plupart des clans près de l’Azurante. Ces orcs semblaient également s’être donné le devoir de garder la chaîne de montagne face aux incursions des différentes menaces des landes désertés.
Suite à cette découverte, cela prit un peu plus de 25 ans avant que les rumeurs de ces tribus d’orc ne resurgissent. Commençant d’abord par des raids étrangement coordonnés d’orcs sur la caravelle marchande de l’Azurante au printemps 122, les interactions hostiles entre les barbares de Noc’Tol s’intensifièrent principalement au mois d’août dernier. Habitué aux débordements cycliques des tribues Donungies, Stahl attribuait d’abord ces actions comme l’expression d’un chef de tribu plus ambitieux. Or, lors du questionnement des différents orcs capturés, les forces des nations de l’ouest se rendirent vite compte qu’il ne s’agissait pas que de simples pilleurs, mais bien de troupes de chocs envoyés par une coalition de clans habitant les profondeurs de l’Ouest. Durant les interrogatoires, l’une des seules informations de valeur qui pu être soutiré de ces Donungies était que ceux-ci répondait à la bannière des Quatre Aspect, dirigé par l’Hydre et la Manticore…
À la fin août, selon les différents témoignages des marchands et voyageurs, des orcs sans bannière auraient été aperçus au-delà de l’Azurante, plus au nord, là où les cours d’eau communiquent avec l’ancienne Mévose…
Quatrième évènement
La fin d’un rituel (Rivesonge)
Depuis quelques mois à Rivesonge, un habitant de la brume connu sous le surnom de l’Inquisiteur rôde dans la région et ses incantations remettent en question la compréhension du mysticisme par les plus hauts pratiquants de l’art arcanique en Valterne. Incantant pendant de longues minutes, ceux qui assistèrent à cette démonstration de haute magie purent constater à quel point la réalisation de ces rituels étaient d’une grande complexité pour l’Inquisiteur et que cela nécessitait une grande partie de son énergie en plus de toute son attention. Une fois ses dernières formules énoncées, l’énergie dans l’air se matérialise dans ce qu’on peut qualifier d’ancrages mystiques.
Après avoir réussi à compléter trois de ces rituels, soit un au centre du village, un deuxième sur le site où se trouvait l’arbre de Sang de l’Écorcheur et un troisième devant le fort de la Douve, un quatrième rituel fut interrompu dans la forêt de pin par les habitants de la région. Ceux présents lors de cet affrontement purent observer un Kotsbar assener plusieurs coups d’un marteau magique légendaire à l’Inquisiteur, l’empêchant de compléter son incantation alors qu’il arrivait aux derniers mots de celle-ci. L’ancrage s’écroula en poussière contrairement aux autres qui s’étaient mis à briller d’une lueur mauve. Les mystérieux ancrages demeurèrent incompréhensibles pour les habitants de Rivesonge. Ceux qui tentèrent de les identifier grâce à la magie n’eurent d’autre résultat que de sentir leurs capacités magiques les quitter pendant quelques heures. Les ancrages qui avaient pris racine restèrent en place pendant 24 heures avant d’être engouffrés dans le sol et laissant entrevoir des veines mauves traverser la terre.
Entourés d’une lourdeur mystérieuse, les ancrages se révélèrent être des éléments pour un rituel encore plus grand, faisant d’eux des composantes essentielles pour les dessins de l’Inquisiteur. C’est dans la nuit du 29 au 30 septembre, dès la tombée du soleil, que de nouveaux phénomènes étranges se manifestent aux endroits où les trois rituels avaient été complétés avec succès. Émergeant du sol, les ancrages refirent surface au grand désarroi des habitants de Rivesonge. Alors que les ancrages devant le fort de la douve et au centre du village sont identiques à ceux qui avaient été observés la première fois, sur le troisième site, la composante arcanique mute rapidement pour se greffer aux arbres et fusionner avec la nature environnante. La brume qui se lève autour de cette manifestation de mysticisme ne laisse rien présager de bon alors qu’une fois de plus, des centaines de veines de lumières mauves se répandent dans le sol, reliant entre eux les ancrages et amenant le rituel de l’Inquisiteur à un autre stade.
Un vrombissement émanant des racines cristallisées fut perçu de par des lieues. Dans la minute qui suivit, l’ensemble des mystiques de la région sentirent leurs pouvoirs magiques disparaître. Même les sorts qui avaient déjà été lancés furent dissipés. Malgré une incantation parfaitement exécutée et une précision dans les runes déployées, aucune magie arcanique ne se manifestait.
Plusieurs se tournèrent vers leur foi alors q’un désarroi aux proportions inimaginables les amenait à songer à évacuer la région. Pour les femmes et les hommes de foi, la connexion avec leur divinité était toujours présente, et il leur était possible de lancer des prières malgré ce phénomène créé par l’Inquisiteur… Nul doute que leur foi les protège, certains y voient le signe qu’il est maintenant temps de châtier les ennemis de leur foi afin de rétablir l’ordre et assainir la région des impurs qui alimentent des turbulences mystiques.
Rongés par une étrange sensation, les marqués par la brume n’eurent ressenti aucun inconvénient et se gardaient d’afficher leur vraie nature face à un enjeu si troublant. Est-ce maintenant l’opportunité inespérée d’avoir la main haute sur leurs ennemis affaiblis. Quelle était la suite du plan de l’Inquisiteur?
Les arcanistes et théoriciens auront de longues nuits de réflexion devant eux. Le plan de cette entité prend des proportions jamais vues dans la région et il serait d’une ineptie sans fond que d’écarter les agissements des autres habitants de la Brume face à l’échiquier tordu du pouvoir de l’autre côté du voile de brume.
Le Sacrifice de Lievrow, Sang-Pur de l’Hiver (Vigmark)
Au Vigmark, le territoire est gouverné par ceux portant le Sang-Pur depuis la Guerre de l’Héritage, l’époque où les armées du héros Brador affrontèrent les clans cyclaires de la provenance du Nord. À la conclusion de ce conflit, le Vigmark resta libre, mais au coût de plusieurs vies et d’une partie importante de territoires. Presque anéantis, les héritiers nobles possédant le Sang-Pur des Quatre furent pratiquement tous éliminés. Les écrits ne relatent que quatre héritiers qui continuent de transmettre le Vieux Sang après cette Guerre; Eorl le Corbeau, Vùnd la Chasseresse, Alfertz le Nomade et Dùnbold la Flèche. Représentant désormais la noblesse légitime après la guerre, chacun des héritiers se sépara les territoires restants de l’ancien Vigmark. Eorl, avec ses hiérophantes, érigea la Citadel de Caelenbrin à l’ouest. Vùnd avec ses cavaliers fertilisa les plaines du sud; Velsk et Fasilmir. Alfertz et ses caravanes s’installèrent au cœur du pays, dans le Midlodhian, pour y former les tout premiers hameaux. Dùnbold et ses suivants construisirent la grande ville de Nigde au Nord, encore aujourd’hui reconnue pour sa richesse et son commerce. Ces héros ont par la suite donné naissance aux quatre familles héritières du Sang-Pur au Vigmark. À notre époque, bien que le territoire soit toujours dirigé par les héritiers des quatre héros de l’Héritage, le nombre de Sang-Purs est au plus bas qu’il ne l’a jamais été en près de 600 ans. Ainsi, chacun des sacrifices de Sang-Pur au Cycle, bien qu’il soit d’une très grande valeur et puissance, reste un geste lourd de conséquences, tant au niveau politique que pour le futur du territoire…
Au mois d’août 122, c’est en partie pour cela que la décision du sacrifice en territoire Mévosien de Lievrow d’Eorl, Sang-Pur de l’Hiver, fut reçue de façon ambivalente au sein de la nation cyclaire. Alors que plusieurs à l’ouest du Vigmark voient ce dernier comme une figure héroïque ayant été l’un des premiers a ramené le courant des Voies Ancestrales, l’est et la Cité des Signes, le perçoivent comme un individu politique controversé ayant agit de façon brutale et extrême dans les dernières années, notamment en ce qui concerne l’héritage de sa nièce, également Sang-Pur, Astrid d’Eorl, qui avait fui autrefois la nation vers Belfort.
Bien que le peuple de cette nation ait des opinions divisées vis-à-vis l’homme, il n’en reste que ce dernier est profondément patriotique et c’est toujours positionné comme un défenseur de valeurs vigmars fortes à travers les dernières décennies. C’est d’ailleurs cette position intransigeante qui lui aura valu son emprisonnement à Helmgart pendant plus de 3 ans, de l’an 119 à l’an 122, alors qu’il souhaitait protéger le peuple cyclaire abandonné de Belfort de l’influence Stahlienne.
Après son retour dans l’Ouest du Vigmark et sa convalescence suivant sa libération en mai dernier, Lievrow a été amené en Rivesonge au mois d’août 122 afin d’être jugé devant les Quatre par les différents regroupements vigmars l’ayant libéré. À la suite d’un débat chaud sur le sort du Sang-Pur, ce dernier a lui-même consenti à offrir sa vie au nom du futur du Vigmark et du Cycle des Quatre, et cela sur le territoire Mévosien. Toutefois, afin d’accepter la chose, le noble eut deux demandes; qu’une grande fête cyclaire soit organisée en son nom et ses exploits passés et que la Lignée d’Eorl, dont Astrid, lui confère son pardon. À la lumière de cette entente, il fut conclu que la fête ainsi que la cérémonie sacrificielle devraient se dérouler peu de temps après l’équinoxe de l’automne, lors de la première journée d’octobre, mois des moissons et récoltes au Vigmark. Ce rite face aux Quatre se devait assurément d’apaiser les esprits pour la saison hivernale.
C’est ainsi que les plus grandes festivités cyclaires mévosiennes auront lieu lors des prochaines semaines en Rivesonge. Outre par les différents groupes Vigmars, la visée et les objectifs profonds de ce sacrifice sont inconnus pour le moment, des autres habitants de la région. Il reste que les sacrifices de Sang-Pur sont reconnus à travers l’histoire comme ayant des impacts puissants sur la terre et la Brume, souvent à des fins de protéger le territoire où il se déroule. De ce fait, l’impact du sacrifice en Valterne aura probablement de grandes répercussions sur la région.
D’ombres et de légendes (Varn)
Alors que le crépuscule achève et que la nuit commence à gagner du terrain, que les torches s’allument et que l’on perçoit la lueur des chandelles qui viennent décorer les tavernes, les maisons et les échoppes encore ouvertes, les terres du Wildegrimm accueillent deux invités de marque, l’une arrivant à dos de Bélier et le second chevauchant son fier destrier. Le calme s’installe dans les familles qui prennent place pour casser la croûte lors de ce moment sacré qu’est le souper. Toutefois, c’est plutôt sous le signe de l’inquiétude et de la fébrilité que se réunissent les trois grands dirigeants des Collines de Varn; Baena Dunnhilde dite l’Égide d’Ambrebois, Brynn Löthgrunt surnommé le Géant de Vïnn et Galandrin de Vernhart dit la Corne-de-Ronces.
L’atmosphère est tendue dans la demeure du Géant de Vïnn alors que tous y sont réunis. Il s’agit là d’un évènement peu commun qui a tôt eu fait d’attirer l’attention des rares Douaris ayant été en mesure d’assister à l’arrivée de la Tiarna du Vaedryn et celui du Thordrim. Déjà les murmures et les rumeurs commencent à circuler, alors que les gens s’assemblent après une journée de labeur et que les auberges ouvrent pour le repas du soir.
Brynn décide de rompre le silence et d’une voix solennelle et grave incite ses compatriotes à prendre place autour de la lourde table de bois gravée.
« Je vous ai réuni ici pour discuter d’un événement sombre ayant pris place sur mes terres. Nous ne savons pas précisément qui aurait initié cet acte ignoble, car peu d’indices ont été laissés derrière. Quelqu’un se serait introduit dans le grand temple du Wildegrimm afin d’y subtiliser l’une des défenses de Grimm, un artéfact que vous savez inestimable. Nous avons découvert, à la place de la défense, une copie manuscrite d’une de nos anciennes chansons. J’ai pris soin de demander à mon scribe de vous en faire une copie afin que vous puissiez consulter vos Elwyds sur le sujet. Je suis personnellement encore sous le choc que ce vol ait pu être commis sous mon nez, mais aussi celui des Elwyds se trouvant dans le temple. Évidemment ce qui me trouble est que ce vol coïncide avec d’inquiétantes nouvelles que vous aviez rapporté, chère Baena, dans votre correspondance quant au territoire d’Ambrebois. »
Le Tiarna prend alors une pause et un mince sourire se dessine sur ses lèvres alors que l’une de ses filles entre dans la pièce. Tamara Löthgrunt fait son entrée, ayant en main deux cruchons de bière et du cidre varnois ainsi qu’un plateau de venaisons et de pain accompagné de beurre au miel. L’un des morceaux de pain ayant une bouchée manquante, le Douaris s’empresse de le récupérer, d’y ajouter du beurre et de déposer le tout sur la table afin d’éviter un incident diplomatique en la présence d’une galette triste. Les deux autres Tiarnas, distraits par le niveau sonore provenant des allées plus bas qui va en augmentant, ne remarquent pas l’habile manipulation de Brynn. Sous les branches du Traë commence à s’animer la vie nocturne, les musiciens entament les chansons à boire, les Elwyds terminent les classes auprès de la future génération de guides spirituels de Varn et les commérages commencent à circuler.
Retournant leur attention vers Brynn et la nourriture se trouvant sur la table, Baena prend la parole.
« En effet, une force peu commune s’éveille sur le territoire d’une Tribu jusqu’alors cachée aux yeux de tous par les vents de brume. Ce que je comprends à demi-mots des communications qui me sont parvenues, c’est que la Tribu d’Amarok, pour qui la Louve Varni est une protectrice, mais non pas leur totem, tente de solutionner le problème. Je crains cependant qu’avec le vol de cette défense, le territoire du Vaedryn ne soit victime des mauvais présages associée à cette forêt perdue au creux de l’Ambrebois. Cette portion du territoire est reconnue comme une terre de mauvais augure, un endroit où Eagla règne en maîtresse, un endroit où l’on ne siffle pas par peur d’attirer l’attention de choses qui doivent demeurer dans l’ombre. Rares sont ceux et celles qui s’y aventurent, car même le jour la forêt est silencieuse et les arbres semblent perpétuellement cacher la lumière du soleil. Les gens parlent de hurlements de louveteaux et mon Elwyd semble croire que ces évènements, les vents de brumes découvrant le village, les hurlements et le vol de la défense de Grimm sont liés.»
Tous se regardèrent l’air sérieux. Une menace à l’un des grands territoires est une menace aux Collines de Varn et nul ne peut demeurer passif devant une requête aussi importante. Une des forces des Collines de Varn est sa structure interne basée sur la loyauté et l’entraide. Le silence s’installe, alors que chacun mange un peu, perdu dans ses pensées à la suite de l’annonce que l’Égide vient de prononcer. Éventuellement Brynn reprend la parole, replaçant du même coup sa lourde couronne, l’Ualach, forgée des armes de chaque Tiarna des clans mineurs lui ayant donné appui et loyauté. Il fait signe à des menestrels d’entrer et une jeune femme portant les habits du grand temple du Wildegrimm les accompagne.
« Je vais laisser ces braves gens vous chanter la chanson que le voleur a laissé en lieu de la défense. Les Elwyds du Wildegrimm ont émis comme théorie que, puisque la chanson fut laissée en place de la défense, le voleur a probablement entamé le parcours de celle-ci. Hors la chanson mentionne bien : « sépare les défenses », ce qui m’amène à croire que ce vol est une tentative de mettre en mouvement cette vieille légende et donc que nous devrions prévoir que la seconde défense débute elle aussi son parcours. »
Les voix de Varn disent
Si les loups s’éveillent
Sépare les Défenses
Prends chemin et marche
Ce périple commence
Défense en main
Audace et Courage
Nul n’est seul Élu (2x)
Les voix de Varn disent
Traverse les brumes
En ces terres conquises
Larmes des endeuillés
Ce périple perdure
Défense en main
Force, Bravoure
Nul n’est seul Élu (2x)
Les voix de Varn disent
Étreinte du Soleil
Baiser de la Lune
Danse au crépuscule
Ce périple achève
Défense en main
Respect, Honneur
Nul n’est seul Élu (2x)
Les voix de Varn disent
Souffle de la Foi
Sang du centenaire
Animaux gardiens
Ce périple prend fin
Défense en main
Retour au Bercail
Protéger nos Terres
Protéger les Nôtres
Alors que la chanson s’achève et que se retirent les musiciens et la croyante, Galandrin jusqu’alors silencieux vide sa chope de cidre et d’un regard franc avec un léger sourire narquois aux lèvres demande :
« Que devons nous faire de la fin du traité d’Argent, traité conclu il y a bien des lunes entre Les Montagnes d’Argent et le Royaume de Cyriande ? J’ai des hommes et des femmes qui se demandent si une fois de plus ils seront des pions pour les Kotsbars des Montagnes d’Argent et s’ils devront servir de mur pour un traité rompu et le conflit en découlant et qui ultimement ne les regarde pas. Ne nous leurrons pas, les Cyriands peuvent certes traverser le Vigmark ou la Marche Exilée pour se rendre au Roi des Montagnes d’Argent, mais ils n’auront d’autre choix que de passer par nos mers ou nos routes. Pour ma part, je ne peux me résoudre à servir de nouveau, je ne peux demander des Tiarnas et de leur clan de se préparer à une guerre que nous pourrions éviter. »
Le Tiarna du Thordrim s’assoit près de la fenêtre et se ressert une choppe. Il laisse son regard vagabonder quelques moments avant de le poser de nouveau vers l’assemblée.
Brynn reprend de nouveau la parole, une fois que la passion des mots de Galandrin retombe un peu. Le Tiarna fait un geste de la main, invitant les convives à se rapprocher et s’asseoir respectivement à sa droite et à sa gauche.
« Je sais de source sûre que des échanges ont eu lieu entre divers Kotsbars influents à cet égard. Il semblerait que le Roi Théodurhm III ne souhaite pas voir sa nation entrer en guerre et des pourparlers diplomatiques devraient avoir lieu sur le sujet lors de la saison des glaces. »
Le ton de Brynn se veut rassurant, mais un sentiment partagé de doute plane à cette tablée, alors que les trois Tiarnas échangent un regard qui en dit long. Tous savent que Varn est solide et résiliente et que ses convictions ont jusqu’alors toujours été un des flambeau des Collines. Les habitants de Varn, surtout leurs délégations installées en Rivesonge, auront à faire face à des enjeux et à des affrontements de par la proximité des autres nations. C’est dans cette contrée de Brume au centre d’Élode que les prochains conflits auront lieu. Les trois Tiarnas ne sont pas sans savoir que ce que les actions prisent là-bas et que les discussions générées par leurs délégations pourront avoir des répercussions pour les Collines de Varn…
Al’Sharaz en Sinav (Drasilhelm)
Le soleil montrait ses premières lueurs à l’Aube du premier jour de septembre. Celui-ci annonçait la fin
de la Cérémonie menée par les Kai-Damas, vétéran parmi la caste cléricale des Al’Sharaziens. Cette
messe annonçait le départ des troupes d’occupation de Laverne vers les terres négociées avec
Drasilhelm par le droit de conquête. Après une présence dans des quartiers stratégiques dans la grande
cité en ruine, les troupes de choc en provenance d’Al’Sharaz laisseraient derrière ce territoire contesté
pour prendre le contrôle d’une terre souveraine dans l’espace Drasilien ravagé par la guerre.
À la fin de la prière offerte à Hevn, les Sharums et Kenzams descendirent les bannières portant l’œil
d’Hevn pour entamer la marche. La fin du cortège fût soulignée par les Damas et Shiras qui mirent à la
flamme les lieux de cultes et de mysticismes instaurés durant leur présence, telle que décrit dans
l’Hevnija, recueil sacré des commandements d’Hevn, Prophète Éternelle de la Sagesse de Vineren. Le
savoir est une chose fragile qui doit être protégé et préservé de ses ennemis. Le tout s’exécuta sous la
gouverne de Damaken Hassik Al’Damara, un héros de la guerre contre l’invasion alfarique en Drasilhelm
dont la réputation était effroyable et l’apparence immanquable alors qu’une féroce panthère du désert
marchait à ses côtés. Avec le support de leurs esclaves, ils emportèrent tout ce qu’ils ont été capable de
l’endroit, consacrant le reste aux flammes en sacrifice au Dogmatisme.
La colonne de dokkalfars portant la couleur de leur caste sur leur turban marchait d’un pas décidé au
travers de la Principauté de Sardoine vers l’aurore alors que d’immenses volutes de fumé soulignaient le
sacrifice de leur offrande et les cendres de ce qu’ils laisseraient aux Drasiliens qui les avaient délogés.
La route jusqu’à la Brocéliante fût relativement sans encombre, le parcours ayant été préparé depuis
plus d’un mois par les forces de traque menées par l’expérience redoutable des Hevn’Danaths. Au bout
de deux semaines, le convoi atteint enfin sa destination, les ruines de Sinäv. Théâtre muet de la victoire
d’une championne de la Famille Sardoine contre l’envahisseur alfarique, l’endroit était une forteresse
déserte décorée des dépouilles suspendues des Chiens d’Hérions, les troupes auxiliaires des Vigiles du
Mystral. En bordure de la forêt des Brocéliantes, la ville fortifiée encore fumante était l’une des
positions le plus haut nord de la nation, tout juste en bordure du Voïvodat.
Aussitôt les murailles franchies les troupes se déployèrent pour sécuriser l’endroit. En l’absence de
réelle défense, les brumes de la sombre forêt avaient continué l’œuvre de la Fureur du Crépuscule. C’est
Hassik lui-même qui érigea la première bannière Al’Sharazienne, son regard froid et profond porté sur la
Brocéliante et ses mystères. Au rugissement de sa panthère, il s’adressa à ses hommes :
« Les aristocrates de cette nation molle et fléchie crois avoir fait un bon coup en nous laissant les ruines
de leur maigre victoire… »
Sa voix profonde et calme avait le son d’un fouet sous le lourd accent al’sharazien. Son focus et son
contrôle contrastait avec les émotions féroces, presque sauvage, que les Sharums et Kenzams vivaient à
s’installer dans leur nouvelle conquête, croisant à tous les coins les dépouilles de Cyriands leur rappelant
les affres du conflit.
« Mais qu’Hevn m’en soit témoin, nous prouverons que notre peuple est forgé par le sang et l’acier. Si
les sables et les affres de l’Alaguai’Sharak’Ka ont réussi à faire de nous le peuple fort et fier que nous
sommes, profitons de cette occasion pour ne pas laisser le confort de ces terres riches et abondantes
nous rendre faible et lâche.
Cette terre ravagée sera celle qui servira à débuter l’Ascension de nos premières recrues en Del’Dorym.
Cette rigueur fera de ces Infidèles de véritable frère d’armes sous l’Hevnija. Que l’on prépare le Sharaj
pour que bientôt reprenne l’Anu’Pash. À la fin, ce qui nous revient de droit sera notre. »
Rappelant à toute l’assemblée l’importance de leur introduction à la société Al’Sharazienne par
l’Anu’Pash, processus de formation d’un enfant jusqu’à l’âge adulte déterminant sa caste au travers
d’épreuves sévères et d’entraînement sans pitié, un profond patriotisme s’éveilla dans leur regard.
Mélangé à la vue des morts et l’étendue du travail à faire, ce patriotisme s’enflamma rapidement en un
fanatisme qui fit redoubler les efforts mis à prendre le contrôle de l’endroit.
En quelques jours, l’endroit avait atteint les standards et les pavillons d’entraînement, le Sharaj,
commençait à s’installer alors que les remparts ébréchés étaient reconstruits. Aussitôt fait, Damaken
Hassik Al’Damara rassembla ses Damas et Shiras pour étudier les cartes de la région, planifiant
l’exploration de la Brocéliante à la suite de la Plainte du Néant. Bien que le détail de leur plan soit
inconnu à l’extérieur de ce cercle, il est question de chercher des reliques des Anciens datant de
l’Alaguai’Sharak’Ka, la Guerre Sans Nom.
C’est durant la dernière semaine de septembre, à l’équinoxe automnal, que des déploiements
Al’Sharaziens qui avait quitté Sïnav revenait vers Laverne alors que d’autres originaires d’Al’Noc’Tol se
rendaient en Rudhvin et en Drasil. Chacun des petits contingents étaient dirigés par un Dama qui portait
avec lui la documentation officielle et assermentée lui donnant le droit de réclamer les orphelins de la
guerre pour gonfler ses rangs et alimenter l’effort de guerre. En Laverne, c’est le dirigeant de Sïnav qui
vint lui-même chercher le premier paiement de la Couronne Drasilienne supportant la reconstruction de
leur nouvelle terre. Après avoir été compilé et compté par un Kenzam’Ka de l’Hil’Damara’sen, le
dokkalfar qui tenait encore son iconique panthère ordonna le départ des caravanes.
Dans les quelques jours qui suivirent, les forces Al’Sharaziennes visitèrent les orphelinas de Drasilhelm,
rempli par les deuils de la guerre des dernières années. En réalité, la situation était presqu’une
bénédiction pour les Familles Princières qui voyaient des bouches à nourrir et des responsabilités de leur
liste alors que la reconstruction pesait déjà lourdement sur leurs épaules. Ce soulagement ne saurait
toutefois durer alors que les Hevnites poussaient à la limite le privilège qui leur avait été donné.
Alors que plusieurs ayant étudié les mœurs et coutumes des infidèles d’Al’Sharaz auraient assumés que
leur attention se serait résumée aux jeunes de moins de 25 ans en voie d’avoir l’âge de débuter
l’Anu’Pash, les forces de conquête ne s’arrêtaient pas à une telle contrainte quand venait le temps de
remplir les rangs pour opposer les forces de Forsvar. Tous ceux, même en dehors des orphelinats qui
étaient reconnus comme des orphelins de la guerre de 118 et 119 étaient dans la ligne de mire des
Al’Sharaziens qui utilisaient leur savoir obtenu durant leur cohabitation. Bien que les plus puissants et
plus vieux avaient les ressources pour résister à cette conscription, ce n’était pas le cas de tous.
Certaines conscriptions tournèrent même en brève confrontations armées. Faible en nombre et
dispersés, celles-ci se seront souvent présentés comme une défaite des Al’Sharaziens. Les quelques
occasions où la surprise et leur férocité suffirent à leur donner l’avantage, ils purent mettre la main sur
d’importants survivants de l’invasion alfarique.
La population ainsi sacrifiée remplacerait le peu de la roture qui existait encore autour des ruines de
Sïnav qui avaient 6 mois depuis la signature du traité pour quitter et échapper au joug des Hevnites et à
leur mode de vie. Pour les malheureux, une nouvelle vie se forgerait dans la confrontation et
l’opposition. Le chemin jusqu’à la Cérémonie de la détermination était quotidiennement alimenté par le
besoin de se battre pour survivre et couvrir ses besoins les plus primaires. La nourriture serait donnée
au plus méritant, de même que pour les couvertures permettant de se réchauffer les nuits d’hiver. Dans
le Sharaj où leur titre et lignage ne voulait plus rien dire, ils devraient se montrer digne selon les
préceptes d’Hevn. À leur arrivé, tous furent séparés de leur avoir pour être vêtu humblement et des plus
simplement avant de recevoir le turban blanc les marquants comme des Nies, une caste signifiant
littéralement « rien ». Dès le lendemain de leur accueil, la formation au combat commença, première
pierre angulaire de l’apprentissage des Al’Sharaziens. Jours après jour, les recrues orphelines
rejoignaient le nouveau Sharaj pendant que les troupes déployées en Drasilhelm continuaient de
trouver tous les orphelins disponibles pour l’effort de guerre. Ceux-ci se verraient resculpté pour
reprendre le chemin de l’Ascension tel que enseigné par l’Éternel Hevn, Prophète Vivant et Gardien de
la Sagesse de Vinëren qui jour après jour est la preuve de la Gloire promise par le Dogmatisme.